« Une taupe reste une taupe et l’absinthe une plante d’amertume » : la traduction d’Hamlet par Marcel Schwob et Eugène Morand (original) (raw)
1 La Tragique Histoire d’Hamlet, prince de Danemark, par William Shakespeare, traduction nouvelle d’Eugène Morand et Marcel Schwob, Paris, Fasquelle, 1900, 254 p. Nous citons d’après l’édition des Œuvres complètes [ŒC] de Marcel Schwob, Paris, François Bernouard, 1927-1929, vol. VIII.
2 La taupe et l’absinthe évoquent à un lecteur contemporain l’atmosphère des boulevards parisiens : « Dans peu d’années, quant l’apéritif ne sera plus à la mode et que notre argot aura changé, même en Angleterre, « taupe » et « absinthe » signifieront leur objet sub specie aeternitatis », « Préface », ibid., p. xxvi.
3 Ibid., p. xxv.
4 Je reprends ici l’expression de Remy de gourmont qui caractérise le génie de Schwob par « une sorte de simplicité effroyablement complexe » (Le Second Livre des masques, Paris, Mercure de France, 1898, p. 157) et celle de Schwob évoquant « l’effroyable perversité » des créations de Shakespeare (« La Perversité » [Mercure de France, 1892], Spicilège, cité dans Marcel Schwob, Œuvres [ŒBL], Paris, Les Belles Lettres, 2002, p. 618).
5 Voir BN ASP Mn 87 et Mn 103, et les lettres conservées à la Médiathèque Municipale de Nantes.
6 BN ASP MY 349.
7 Voir ibidem.
8 En France, l’existence de Q1 est connue grâce à François-Victor Hugo : Les Deux Hamlet, Œuvres complètes de William Shakespeare, traduction de François-Victor Hugo, tome I, Paris, Pagnerre, 1865.
9 Voir l’introduction de Harold Jenkins pour son édition de Hamlet ([London, Methuen, 1982], The Arden Shakespeare), p. 18-36.
10 Op. cit., p. XVI.
11 C’est Marcellus qui énonce cette célèbre réplique (I, v, 90). Nous citons le texte de Shakespeare d’après l’édition moderne d’Harold Jenkins (The Arden Shakespeare), en mentionnant, le cas échéant, les leçons de l’édition de Capell dont s’est servi Schwob et que nous mentionnons ci-dessous.
12 Op. cit., p. xvi.
13 Mr William Shakespeare his comedies, histories and tragedies, set out by himself in quarto, or by the Players his Fellows and now faithfully republish’d from those Edition, with an introduction by Edward Capell, London, printed by Driden Leach for J. and R. Tonson, 1768, 10 vol [Hamlet, vol. x]. Voir Catalogue de la bibliothèque de Marcel Schwob, Paris, Éditions Allia, 1993, n° 317 [faussement daté de 1767].
14 Schwob posséda un fac-similé de ce F4, édité en 1904, bien après sa propre traduction : Comedies, histories and tragedies faithfully reproduced in fac-simile from the edition of 1685, London, Methuen & Co, 1904, voir Cat. n° 315.
15 The Works of Shakespeare, The Tragedy of Hamlet edited by Edward Dowden, London, Methuen and Co, « The Arden Shakespeare », [October] 1899. Nous n’avons pu consulter que la réédition de 1905.
16 Le débat entre Dowden et Schwob porte sur plusieurs éléments, tous réfutés par l’éditeur anglais : une des sources du texte shakespearien, le conte gascon La Reine châtiée ; la raison de l’invocation à saint Patrick ; une leçon concernant la ponctuation d’une réplique d’Horatio (acte I, I, 79) ; le sens du mot « fencing » que Schwob rattache à l’argot (voir Literature, November 11, 1899, p. 472 ; November 18, 1899, p. 196 ; November 25, 1899, p. 521 ; December 2, 1899, p. 547). Schwob rappelle ces éléments dans sa recension de l’édition Dowden dans le Mercure de France, janvier 1900, p. 226. À propos de saint Patrick, Dowden écrit : « If M. Schwob will do me the honour to look at the edition on which he comments, he will find that his suggestion about St. Patrick’s Purgatory has been anticipated, and is there noted » (Literature, November 18, 1899, p. 496). Pour le reste, il réplique : « The example of fencer, meaning receiver of stolen goods, cited without date by M. Schwob, is of about the year 1700, and, as far as I am aware, no earlier example has been found. […] The story of La Reine châtiée, known to me through the volume by Anatole France (which, if I remember aright, contains some delightful comment on a book by M. Schwob), does not enter into the genealogy of Hamlet, to which I confined myself. M. Schwob’s punctuation – That can I./At least the whisper goes so : Our last king, & c., – please me well ; but daresay that Dyce, the Cambridge editors, Furness, Delius, Grant White, Hudson, Knight ; and other editors, whom I follow, did not greatly err » (Literature, December 2, 1899, p. 547).
17 Évanghélia Stead, « » Des graines pleines d’une essence violente » dans Les Vies imaginaires : Marcel Schwob et les Élisabéthains », communication pour le colloque Fictions biographiques, Université Stendhal, Grenoble III, mai 2004.
18 Louis Dumur, « La Tragique histoire d’Hamlet », Mercure de France, avril 1900 ; Henry Fouquier, Le Figaro (supplément illustré), 21 mai 1899 ; Léon Kerst, Le Petit Journal, 21 mai 1899 ; Catulle Mendès, Le Journal, 22 mai 1899 ; Lucien Muhlfeld, L’Écho de Paris, 22 mai 1899 ; Alfred Athys, La Revue blanche, mai-août 1899 ; Henri de Régnier, Le Gaulois, 29 mai 1899 ; Paul-Emile Chevalier, Le Ménestrel, 28 mai 1899 ; A.-Ferdinand Herold, Mercure de France, juillet 1899 ; André Gide, La Revue blanche, janvier-avril 1900 ; Arthur Symons, The Saturday Review, n° 87, 1899 ; Max Beerbohm, « Hamlet, Princess of Denmark » [June 17, 1899], Around Theatres, [1924]. Pour les critiques modernes : Maria José Hernandez guerrero, Marcel Schwob escritor y traductor, Sevilla, Alfar, 2002 ; Sylvie Thorel-Cailleteau, « Marcel Schwob traducteur », Revue de littérature comparée, 1994, vol. 68, n° 4, p. 435-443 ; Jean-Claude Noël, « L’art de la traduction chez Schwob et Gide à partir de leurs traductions d’Hamlet », Revue de l’Université d’Ottawa, vol. 39, n° 2, avril-juin 1969, p. 173-211.
19 Op. cit., p. 176 : note pour la page 115, l. 24 en référence à l’édition Dowden, op. cit., p. 152, IV, III, 30.
20 Note pour la p. 48, I, v, 150 selon l’édition Dowden et p. 38, l. 27 pour la traduction, op. cit., p. 174.
21 Lettre de Léon Cahun à Marcel Schwob, citée par Pierre Champion, Marcel Schwob et son temps, Paris, Grasset, 1924, p. 20.
22 Antoine Berman, La Traduction et la lettre ou L’auberge du lointain, Paris, Seuil, « L’ordre philosophique », 1999, p. 41.
23 « On nous a accusés en France d’avoir recherché l’archaïsme ; et en Angleterre on nous a reproché des néologismes », préface, op. cit., p. xxv.
24 M. Schwob, « Avant-propos à une Traduction de Catulle en vers marotiques », ŒC, t. I, p. 86. Selon ce principe, le jeune Schwob choisit donc de traduire le poète latin du ier siècle av. J.-C. dans la langue de Clément Marot. Nous contestons la reformulation adoptée par Jean-Claude Noël, dans un article richement documenté par ailleurs, qui écrit que « Schwob conseille aux traducteurs de traduire les textes non dans le langage actuel mais dans le langage de la période correspondante à celle des textes à traduire ». Il en déduit que Schwob « entreprend de traduire Hamlet dans le français du début du xviie siècle » (art. cit., p. 174-175). Nous aimerions montrer que l’entreprise de Schwob est beaucoup plus complexe.
25 La référence à la traduction du Corbeau de Poe par Baudelaire est omniprésente, tant pour Schwob que pour les critiques. Schwob l’évoquait déjà dans son « Avant-propos à une Traduction de Catulle en vers marotiques » : « Voici une nouvelle singerie en vers, comme dirait Baudelaire » (op. cit., p. 85) et les critiques n’ont pas manqué de s’y référer : « Pour trouver le pendant, il faudrait, je crois, remonter aux traductions de Poe par Baudelaire », Louis Dumur, « La Tragique Histoire d’Hamlet », Mercure de France, mai 1900, p. 485.
26 Préface, op. cit., p. xxvi
27 Marcel Schwob, « L’homme double », Cœur double, ŒBL, p. 90.
28 Art. cit., voir supra.
29 La dernière note (11) de la préface précise : « Les mots imprimés en italique n’existent pas dans le texte anglais », op. cit., p. xxviii.
30 Lettre de Paul Claudel à Marcel Schwob, 17 mars 1900, Médiathèque de Nantes, Ms 3375. Lettre reproduite dans Pierre Champion, op. cit.
31 C’est le terme utilisé par Schwob dans ses notes.
32 I, I, 26.
33 I, I, 162.
34 Op. cit., p. 173-177.
35 Ibid., p. xxv.
36 Voir les études réalisées sur ce poète, ŒC, t. II et ŒBL, p. 545-577, p. 767-810, p. 877-880.
37 II, ii, 374-75.
38 Op. cit., p. 175, note pour la p. 82, II, il, 401 (Dowden) et p. 61, l. 30 (trad.). Voir François Villon, « Ballade du concours de Blois », v. 25-26, Poésies complètes, Paris, Livre de Poche, éd. Pierre Michel, 1972, p. 241.
39 Op. cit., p. 175, note pour la p. 112, III, II, 144-5 (Dowden) et p. 86, l. 15 (trad.).
40 Les Vers de Maître Henri Baude, poète du xv e siècle, recueillis et publiés avec les actes qui concernent sa vie par M.-J. Quicherat, Paris, Aubry, 1856, Cat. n° 105.
41 Op. cit., p. 175, note pour la p. 111, III, II, 125 (Dowden) et p. 85, l. 26 (trad.).
42 Ms 7685, 7686, 7687 du vieux fonds et 208 du Supplément français.
43 Op. cit., p. 15.
44 Schwob utilise le nom d’un des personnages du Roman pour restituer l’étrange expression « Miching Mallecho » : « Cette personnification du mot espagnol « Mallecho » a été représentée par Faux Semblant, personnage du Roman de la Rose, dont le rôle convient ici, et qui resta populaire pendant tout le xvie siècle » [op. cit., p. 175, note de la p. 113, III, il, 149 (Dowden) et p. 87, l. 1 (trad.)]. On peut se demander par ailleurs si l’utilisation des mots « béjaune » (op. cit., p. 26) et surtout « emmouflée » (ibid., p. 66) n’a pas été guidée par le fait que ces termes apparaissent aussi dans le Roman de la Rose (v. 12 784 et v. 19 765).
45 « My duty towards my neighbours is to keep my hands from picking and stealing. »
46 Gérard de Nerval, « La Main enchantée », Nouvelles et fantaisies, Paris, Champion, 1928, p. 186. Le prologue de Clément Marot de l’édition de 1533 est reproduit dans François Villon, op. cit., p. vii.
47 Ce déplacement est étonnant lorsque l’on constate que Schwob, au contraire, accentue les connotations chrétiennes et bibliques. Ainsi, traduire « prison-house » (I, v, 14) par « géhenne » (p. 34) suppose que le spectre erre dans les enfers, selon l’acception biblique. Reprendre le terme « consommation » (p. 75) dans le passage du monologue d’Hamlet «‘tis a consummation ! Devoultly to be wished » (III, I, 63) permet certes de décalquer le mot anglais, mais aussi de renvoyer à l’usage de ce terme dans la Bible. Plus étrange encore, l’utilisation de deux passages de l’Évangile selon saint Matthieu. Après avoir ajouté un « en vérité » tout évangélique, Schwob traduit « howling » (V, I, 234) par « dans les pleurs et les grincements de dents » (p. 152, référence à Matth., 13, 42) et « drossy age » (V, ii, 186) est restitué par « âge de sépulcres blanchis » (p. 162, en référence à Matth., 23, 27).
48 Voir les divers articles réunis sous la section « L’Argot » dans ŒC, t. VI et ŒBL, p. 705-764. Voir aussi les poèmes en argot écrits par Schwob (« Poésies en argot », ŒC, t. I, p. 203-211).
49 Un des enjeux du débat avec Dowden était l’utilisation du terme « fencing » par le vieux conseiller, que Schwob propose de lire comme argotique (un « fencer » est un recéleur) tandis que Dowden lui conserve un sens plus commun (celui qui se querelle et se bat en duel). Dans ce cas, il semble que ce soit Dowden qui ait raison. Schwob, en référence à des expressions familières ou argotiques, interprète des passages de manière confuse : ainsi « puppets », dans « I could interpret between you andyour love if I could see the puppets dallying » (III, II, 241-242) renverrait à la fois à « marionnettes » et à « prunelles » en argot. D’où la traduction complexe : « Je pourrais faire le montreur entre vous et votre amour si je voyais de la coulisse le jeu de vos prunelles », (op. cit., p. 90).
50 Dans « L’Homme double », publié dans Cœur double, Schwob utilise le même procédé (ŒBL, p. 88-91).
51 Op. cit., p. 68-69.
52 Op. cit., p. 174, note de la p. 74, II, II, 241 (Dowden) et p. 56, l. 25 (trad.).
53 Op. cit., p. 61.
54 « Poetae William Henley d.d. ».
55 À partir du tome II, en collaboration avec John Farmer, Slangs and its Analogues, Past and Present, Londres, D. Nutt, 1890-1904, 7 vol. : Schwob en possédait six (voir Cat., n° 708).
56 Voir Cat. n° 345.
57 Voir « La Perversité », op. cit., p. 618-620.
58 Il semblerait que Schwob s’attache à répondre à l’invitation de Victor Hugo, dans la préface à la nouvelle traduction d’Hamlet par son fils : « Faites donc ses études si vous voulez le [Shakespeare] connaître. Avoir lu Belleforest ne suffit pas, il faut lire Plutarque ; avoir lu Montaigne ne suffit pas, il faut lire Saxo Grammaticus ; avoir lu Erasme ne suffit pas, il faut lire Agrippa ; avoir lu Froissard ne suffit pas, il faut lire Plaute ; avoir lu Boccace ne suffit pas, il faut lire saint Augustin. Il faut lire tous les cancioneros et tous les fabliaux, Huon de Bordeaux, la belle Jehanne, le comte de Poitiers, le miracle de Notre-Dame, la légende du Renard, le roman de la violette, la romance du Vieux-Manteau. […] » L’énumération continue encore sur une page pour se conclure par : « Forgez-vous une clef de science pour ouvrir cette poésie » (Victor Hugo, préface aux Deux Hamlet, Œuvres complètes de William Shakespeare, traduction de François-Victor Hugo, tome I, Paris, Pagnerre, 1865, p. 24-25).
59 Marcel Schwob, « François Rabelais », L’Événement, 22 avril 1891, ŒBL, p. 874.
60 Lettre citée.
61 C’est le terme qu’utilise Gide dans sa recension de la traduction d’Hamlet par Schwob : « J’ai naturellement moi aussi une clef que je crois la meilleure de toutes – mais laissons à chacun la sienne. Plutôt qu’apporter à mon tour quelque interprétation nouvelle, je préfère relire la claire, fine et simple préface que M. Schwob a jointe à sa traduction. Elle n’explique pas tant l’ensemble, qu’elle n’élucide les points douteux », La Revue blanche, vol. XXI, janvier-avril 1900, p. 320.
62 Préface remaniée à Cœur double, ŒBL, p. 615.
63 « Cette coïncidence d’une crise intérieure avec la crise extérieure, je l’appellerai une aventure, et c’est de la vie humaine, conçue comme une succession d’aventures, que doit s’occuper l’art. Le roman d’aventures, pris dans le sens que je vous ai indiqué, est le roman de l’avenir. […] Le chef-d’œuvre de la littérature moderne, Hamlet, est un roman d’aventures. […] Cette tragédie-là est bourrée de crises intérieures et la vie d’Hamlet est une succession d’aventures. Voilà l’exemple à suivre. », W. G. C. Byvanck, Un Hollandais à Paris en 1891, Paris, Perrin, 1892, p. 235-236.
64 Évanghélia Stead, « Marcel Schwob face aux Mimes d’Hérondas : constitution d’une bibliothèque fantastique de l’antiquité », Les Décadents à l’école des Alexandrins, études rassemblées et présentées par Perrine Galand-Hallkyn, Presses Universitaires de Valenciennes, 1996, p. 86.
65 Paul Léautaud, Mercure de France, 1er mars 1905, cité dans Christian Berg, Yves Vadé (éd.), Marcel Schwob d’hier et d’aujourd’hui, Seyssel, Éditions Champ Vallon, 2002, p. 28-29.