Les Académies au temps de Montaigne (original) (raw)
1Nous vivons en ce jour du 10 février 2012 la conjonction de trois événements d’importance. Le premier est la présence d’une Académicienne, membre de l’Académie Française, au sein de notre Association. C’est un événement qui n’arrive pas tous les jours. Le second est que nous vivons la trois centième année d’existence de l’« Académie Royale (devenue entre temps « Nationale ») des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Bordeaux ». C’est un événement commémoratif que nous ne vivons que tous les siècles. Le troisième point d’histoire est que nous sommes dans la vingtième année qui a suivi la commémoration, à Bordeaux, en 1992, de la mort de Montaigne, survenue quatre cents ans auparavant. Cette conjonction d’événements astraux, réfléchie dans le miroir de la vie culturelle, mérite donc, en l’honneur de Madame Florence Delay, suivant une formule émise par Yolande Legrand, qui souhaitait introduire quelques mots, en « pré-ouverture » au colloque qui lui est consacré en ces deux jours, sur toutes les formes d’académies, dont Montaigne a pu garder le souvenir et qui ont forgé la préhistoire de l’Académie Française, née en 1635, et de l’Académie de Bordeaux, née en 1712.
2Lorsqu’en 1580, Montaigne procède à la première publication de ses Essais, en deux livres, à Bordeaux, chez l’éditeur Simon Millanges, il n’utilise que deux fois le mot « Académie », dans l’ensemble de son ouvrage. Ces deux emplois se trouvent tous les deux dans le long chapitre intitulé « Apologie de Raimond de Sebonde »1 [appelé aussi « Sebon (d) »], véritable traité philosophique sur les difficultés de la connaissance. Ils renvoient tous les deux à la maison-mère de toutes les Académies qui se sont succédé à travers le monde depuis deux mille quatre cents ans qu’existe la première. Celle-ci a été fondée en 388 avant notre ère, par Platon, à Athènes, dans les jardins d’Acadèmos, dont elle tire son nom.
3Le domaine qui servait de lieu d’exercice à l’Académie platonicienne était situé dans les faubourgs du nord-ouest de la ville, près du quartier du « Céramique », lieu d’implantation d’artisans en poterie. On y accédait par une large avenue, où Cimon avait fait planter des platanes, bordée de stèles et de mausolées à la gloire de héros militaires défunts. Acadèmos, dont les jardins s’ouvraient à l’extrémité de l’avenue, était un de ceux-là. Il avait, selon la légende, évité à la ville un siège inutile intenté par les Dioscures, frères d’Hélène. Platon fit ériger en ces lieux une école, avec des salles de cours, une bibliothèque, un gymnase, un sanctuaire dédié à Athéna et une statue d’Apollon Musagète, le maître des Muses, représentant l’ensemble des disciplines artistiques et scientifiques.
4On y pratiquait, outre l’enseignement, des activités gymniques et culturelles. L’enseignement était, contrairement à celui des Sophistes, gratuit, mais les étudiants devaient subvenir par eux-mêmes à leur entretien, soit sur des revenus patrimoniaux soit par des activités externes rémunérées. Le principe de fonctionnement de cette institution, associant le savoir et le savoir vivre ensemble, semble calqué sur les écoles pythagoriciennes antérieures, que l’on a affublé rétroactivement du nom d’« Académies ».
5On distingue, dans l’histoire de l’Académie platonicienne, selon le cas, trois ou cinq périodes, celle de l’« ancienne Académie », avec des philosophes comme Speusippus, le propre neveu de Platon, ou Crantor, cités par Montaigne. La « moyenne Académie » fut fondée par Arcésilas (315-241 av. notre ère) qui n’apporta pas de changement fondamental à la doctrine, sauf une accentuation dans le sens de la critique de la connaissance. La « nouvelle Académie », instituée par Carnéade (219-128 avant notre ère) affinant encore plus précisément la critique de la connaissance, sous la forme de ce qui fut appelé le « probabilisme » (il peut y avoir des probabilités, mais on ne peut jamais avoir d’assurance) put passer pour proche de l’École pyrrhonienne ou sceptique. Certains y ajoutent une quatrième et une cinquième Académie, respectivement dirigée par Philon de Larissa et Antiochus d’Ascalon qui eurent des débats avec les Stoïciens. On comprend que Montaigne, s’efforçant, dans son « Apologie de Raimond (de) Sebond(e) », de démontrer la fragilité des arguments en faveur d’une approche rationalisante (en fait purement rhétorique à ses yeux) de la connaissance, ait eu assez fréquemment recours aux propos philosophiques de ces Écoles.
6L’« Académie », les « Académiciens » et les spéculations « académiques », dont les noms apparaissent dans le texte sont tous en rapport avec cette école philosophique antique (parfois par le truchement de Cicéron, auteur de traités intitulés Academica dont le nom renvoie aux spéculations et aux formes d’expression des philosophes platoniciens).
7Les ajouts ou « allongeails », pour reprendre un terme propre à Montaigne, apportés par les notes de l’exemplaire de Bordeaux ou l’édition de 1595, renforcent l’importance accordée à l’Académie, mais n’y apportent pas de sens nouveaux. Le mot apparaît par deux fois dans le chapitre « de l’amitié » (I, 28). Il apparaît également, avec la même acception, dans le livre troisième, chapitre « de la vanité » (III, 9). L’innovation la plus intéressante se trouve dans une phrase de la couche B, correspondant à un apport supplémentaire de l’édition de 1588 : « les Atheniens, et encore les Romains, conservoient en grand honneur cet exercice en leurs Academies » (V. 922, C. 1444, P. 867). L’emploi du pluriel et l’introduction des Romains monrent qu’il ne s’agit plus ici seulement de l’Académie-mère, l’école de philosophie platonicienne, mais de groupements semblables au modèle initial.
8Cette hypothèse est confirmée par la phrase suivante : « De nostre temps, les Italiens en retiennent quelques vestiges, à leur grand profict, comme il se voit par la comparaison de nos entendemens aux leurs ». Les exercices intellectuels pratiqués dans les Académies italiennes seraient donc, selon Montaigne, profitables à l’agilité intellectuelle, comme ce qui se passe aujourd’hui dans les séances de brainstorming. Pourtant, au cours de ses traversées de villes italiennes et de ses séjours dans certaines, particulièrement fières de leurs « Académies », Montaigne ne leur accorde pas une attention particulière. Il s’entretient plutôt avec des personnalités individuelles ou répond à des invitations de notables. Il n’empêche que la création et l’intense activité de groupes de lettrés dénommés « humanistes » (que nous appellerions « généralistes »), ou exerçant des activités particulières (que nous appellerions « spécialistes ») est une particularité de l’Italie du XVIe siècle.
9Tout a commencé au milieu du XVe siècle, avec l’arrivée en Italie d’intellectuels byzantins qui abandonnent les rivages menacés de leur pays. Outre les textes théologiques des Pères grecs, ils apportent avec eux des écrits des philosophes anciens, et particulièrement ceux de Platon et des philosophes néo-platoniciens. Un engouement pour le platonisme (succédant à l’influence de la scolastique d’inspiration aristotélicienne, surtout sensible en France) se manifeste auprès des humanistes italiens, Politien, Pic de la Mirandole, et surtout Marsile Ficin. Cosme l’Ancien s’intéresse au projet et charge Ficin de la prise en charge des traductions, diffusion et commentaires des textes platoniciens. Ficin se met immédiatement au travail. Installé par Cosme à Careggi, il s’entoure d’une assemblée d’érudits, soucieux de belles-lettres antiques (humaniores litterae) qui tirent de cette appellation celui d’« humanistes », à laquelle il donne le nom d’« Académie » en souvenir de l’école platonicienne antique. Cette « Académie » est reconnue, officialisée et prise en charge par Laurent de Médicis, le maître de Florence, en 1462. L’activité fut florissante jusqu’en 1492, date de la mort de Laurent de Médicis. Des difficultés surgirent par la suite, avec l’arrivée de Savonarole et le passage des Français, qui interrompent ou ralentissent les activités culturelles de la ville.
10L’Académie officialisée par Laurent de Médicis fut à l’origine de multiples initiatives ultérieures. Le rattachement à l’école philosophique de Platon n’est plus l’objectif premier. Ce qui est retenu, c’est le rôle de ce qu’on pourrait appeler un « travail en équipe », réunissant des membres exerçant une profession réputée « artistique » ou « scientifique », échangeant entre eux des propos, discutant de projets et de théories, et publiant éventuellement les résultats de leurs confrontations. En 1540, pour répondre aux demandes d’un groupe de négociants florentins qui souhaitaient parfaire leur culture, des « lettrés » qu’on appellerait « intellectuels », écrivains et artistes florentins, se constituent en « Académie », qu’ils appellent Accademia degli Umidi. On trouve parmi eux quelques noms destinés à devenir célèbres, comme les écrivains Luigi Tansillo, Benedetto Varchi, Annibal Caro, et le peintre Agnolo Tori, dit Bronzino. Le groupe est dirigé par Giovanni Mazzuoli dà Strado (dit « Il Stradino ») et Bernardo dà Medici. Cosme Ier, devenu Grand-Duc de Toscane, et souhaitant utiliser toutes les forces vives pour consolider son autorité, prend sous sa protection cette Académie, qui adopte le nom officiel d’« Académie de Florence ». Un objectif commun est défini, qui est l’étude de la littérature et de la langue de Florence. Niccolo Martelli, sous le contrôle de Cosme, rédige et impose des statuts, un mode d’élection des membres, des lieux de réunion et un rythme des productions. Sa proclamation officielle eut lieu le 23 février 1541, sous le nom d’Accademia fiorentina ou Società di eloquenza. Le premier secrétaire en fut l’essayiste Francesco Doni.
11D’autres initiatives suivirent. En 1583, le peintre et historien d’art Vasari, désireux de donner un dynamisme nouveau en libérant les artistes des codes préétablis dans les corporations, prend l’initiative de création d’une Accademia di disegno, immédiatement reconnue et protégée par Cosme Ier. En 1583, l’Accademia della Crusca, dont l’objectif est de maintenir la pureté de la langue italienne, en rapport avec ses origines florentines, est créée et officialisée l’année suivante.
12Le renouveau du mouvement académique, initié au XVe siècle par Florence, connaît une extension dans toute l’Italie. Les grandes villes, et les plus petites, souhaitent se doter de regroupements semblables. Dans le dernier tiers du siècle, les « Académies » dont le nom est rattaché à une ville, se comptent par centaines. Celles-ci sont parfois des groupes professionnels spécialisés, d’autres ont un caractère plus largement pluridisciplinaire, certaines ont une orientation philosophique qui les met en rapport avec les diverses formes de la pensée de l’Antiquité.
13On pourrait penser que Rome allait rivaliser, dans cette activité intellectuelle créative, avec Florence et les autres grandes villes. Un essai avait eu lieu, dès le XVe siècle, sous la conduite de Giulio Sanseverino, né en 1425, plus connu sous le nom de Pomponius Laetus, et le groupe prit le nom d’Accademia Pomponiana. Le groupe réunit en effet quelques personnalités, dont Bartolomeo Platina ou Filippo Buonaccorsi, mais les tendances critiques de ses membres éveillèrent les soupçons du Pape Paul II. Au XVIe siècle, des « Académies » se formèrent à Rome. Il s’agissait en fait de regroupements de professionnels, qui avaient un caractère spécialisé. Ce fut le cas de l’Accademia degli intronati, qui s’intéressait aux problèmes dramaturgiques, de l’Accademia degli Vignaiuoli, créée en 1530, qui regroupait des vignerons. On note également l’Accademia della Virtù, fondée en 1538 et placée sous le patronage d’Hippolyte de Médicis, l’Accademia degli Orti, dont le nom est en rapport avec les jardins Farnèse, qui étaient son lieu favori de réunion. Une deuxième vague de créations se produisit dans le dernier tiers du siècle, avec les Intrepidi (1560), les Amorosi (1576), les Illuminati (1598), fondée par la marquise Isabella Aldobrandini Pallavicino. On peut relever, à cette occasion, que les femmes jouent un rôle dans l’activité académique, et que certaines d’entre elles sont admises dans ces cercles (ce fut le cas de la poétesse Laura Battiferri, auteur en 1560 d’un Canzoniere, conçu à la manière de Pétrarque, qui siégea dans les Académies d’Urbino et de Sienne). L’Accademia degli Notti Vaticane (orientée vers les problèmes de théologie) fondée par Charles Borromée, et l’Accademia di diretto civile e canonico (spécialisée dans le droit) datent de la même époque. Celle qui devait avoir une postérité prolongée et un lustre plus largement étendu fut l’Accademia dei Lincei, fondée en 1603.
14En fait, le nom d’« académie » est une manière prestigieuse, par référence à l’école de Platon, de nommer ce qui serait appelé en France, dans la plupart des cas, des « cercles » ou des « confréries ». Car le fait, sinon le nom, existe aussi en France, dès le Moyen Âge. Ces groupements avaient pour but de proposer un complément d’ordre privé, plus libre dans son activité créatrice, aux organismes installés et entretenus éventuellement par des autorités de tutelle, comme les Collèges ou les Universités, dont l’objectif principal était d’enseignement.
15Le plus ancien regroupement de ce type, ayant quelque ampleur, semble être né à Toulouse, au cours du Moyen Âge. La Cour des Comtes de Toulouse, et les principales villes du midi de la France avaient donné naissance, dès le XIIe siècle, à une floraison de poètes lyriques de langue d’oc, dont les auteurs – les « troubadours » – englobent des personnalités comme Guillaume IX d’Aquitaine, Bernard de Ventadour, Bertrand de Born ou Jaufré Rudel. La guerre menée contre les Cathares (la « Croisade des Albigeois ») avait interrompu l’activité créatrice, dont l’héritage, recueilli par Pétrarque et ses imitateurs, s’était transféré en italie, passant de la langue d’oc à la langue de si, selon un classement qui restera longtemps en vigueur. Des poètes de langue d’oc, associés à des notables toulousains, décidèrent, lorsque le calme fut enfin revenu et que l’Inquisition eut desserré son emprise, de reprendre les activités littéraires interrompues par la dévastation du pays. En 1323 fut ainsi créée une association qui prit le nom de Consistori del Gay Saber. Un concours de poésie en langue d’oc fut organisé dont les lauréats recevaient un fleur d’or, d’où vint le nom de « jeux floraux » donné à ces manifestations littéraires. Le premier concours eut lieu le 3 mai 1324, au verger des Augustins. Par la suite, la fête fut prise en charge par les capitouls. En 1515 survint un contentieux entre les organisateurs des jeux et les capitouls. Les membres du « Consistoire du Gai Savoir » reprirent leur indépendance et changèrent le nom en celui de « Compagnie des Jeux Floraux ». Il semble qu’à cette époque ils aient diffusé une histoire, mi réelle, mi légendaire, des origines de leur association, en utilisant le tombeau d’une dame toulousaine, Bertrande Ysalguier, dont la statue tenait en main une fleur de lis, pour en faire l’Égérie de la Société, sous le nom de Clémence Isaure. Des statuts sont établis et la statue est restaurée et modifiée pour l’adapter à sa mythologie de fondation. La Compagnie persévéra dans ses activités. C’est en 1694 qu’elle devint l’« Académie des Jeux floraux », sous l’impulsion de Louis XIV qui demanda une réécriture des statuts et l’utilisation du français comme langue des jeux.
16Le terme d’« Académie » n’est donc pas entré dans les mœurs en France, avec le sens qu’il a déjà en Italie, lorsque débute le XVIe siècle. Lorsqu’il est utilisé, en ses débuts, c’est essentiellement pour renvoyer à l’école philosophique fondée par Platon ou, à la rigueur, aux académies italiennes, qui ont adopté son nom. Le Trésor de la langue française note cet usage exclusif entre 1508 et 1517, sous l’orthographe « Achademie » (la même graphie est relevée pour un texte daté de 1371, renvoyant aux « Achademiques » de Cicéron). Le terme « academien » désigne, chez Rabelais, un disciple de Platon.
17Parallèlement à cette acception restreinte, dont l’usage sera constant tout au long du siècle, le mot possède des sens très larges, et parfois même, peut-être par antiphrase, renvoyant à des sociétés peu recommandables ou à des personnages caricaturaux. Le « petit Académique » que l’on trouve chez Passerat (Poésies, I, 166) désigne un « petit maître » susceptible et fat. L’adjectif « academié », présent dans les Contes d’Eutrapel, de Noël Du Fail, veut dire « abasourdi », « ne sachant que faire ». On a pu mettre ce sens en rapport avec les débats de philosophes qui ne débouchent sur rien. Un « chien académiste » est un chien savant. Les « academies de joueurs », dont parle Philippot, où il faut craindre de « se faire decaver » auront leur postérité dans la langue du XVIIe siècle, où elles désignent soit les règles d’un jeu soit des maisons de jeux.
18Pour le reste, le vocable, se calquant sur le modèle italien, désigne divers types d’assemblées ou de lieux de débats et d’enseignement, plutôt honorables. Dans Pantagruel, Rabelais fait dire à son « escolier limosin » qu’il « frequente l’inclite et célèbre académie que l’on vocite Lutèce ». Il désigne par là soit le Collège ou l’Université dont il a reçu l’enseignement, soit la ville de Paris tout entière qui inclut en elle ces sièges de savants. En 1535, Clément Marot, dans son Epistre au Roy, du temps de son exil à Ferrare, parle de la « trilingue et noble academie » créée par le Roi, qui renvoie au Collège Royal, d’institution récente, et destiné à faire pièce à l’enseignement jugé trop partiel et traditionaliste de la Faculté. Lorsque Pasquier utilise l’expression « à l’académique » (Recherches, II, 9), il veut dire « d’une manière argumentée », comme on le fait dans les sociétés savantes. Le sens d’« assemblée de gens honorables », sans précision technique, est appliqué par Pierre de L’Estoile, dans une note de son Registre-journal, à l’ensemble de la société française : « La France est maintenant le repaire et l’asyle de tout vice, volupté et impudence, au lieu que jadis elle étoit une académie honorable et séminaire de vertu » (note supplémentaire d’avril 1605).
19Les sociétés savantes, les regroupements de poètes ou d’artistes ayant entre eux des affinités, ne peuvent porter le nom d’« académies » que d’une manière impropre et anachronique. C’est un terme dont ils ont été affublés ultérieurement. Lorsqu’autour de jean Daurat ou de Marc-Antoine de Muret, se regroupent des poètes, auxquels fut donné le nom de Brigade, puis de Pléiade, le nom adopté suffit à les désigner. Pontus de Tyard, l’un d’entre eux, n’est académique que par son inspiration platonicienne. Par contre, trois noms peuvent être retenus, que l’on peut légitimement placer dans l’ascendance, par voie oblique, de l’Académie française, créée en 1635, selon Marc Fumaroli, qui déclare : « Contrairement à l’Académie de Baïf, à celle de Pibrac, et plus encore à celle que Christophe de Thou voulait instaurer au sein même du Parlement de Paris, l’ Académie Française n’a aucune finalité savante ou religieuse » (L’Âge de l’éloquence, Genève, Droz, 1980, nouvelle édition, Paris, Albin Michel, 1994, p. 647).
20Jean-Antoine de Baïf, membre éminent de la Pléiade, et instaurateur original d’une poésie française en « vers mesurés », était très féru de musique. En 1570, avec le concours du musicien Joachim-Thibault de Courville, il projette la création d’une « Académie », selon les modèles antiques et italiens, où l’on cultiverait musique et poésie. Les deux initiateurs présentent leur projet au roi Charles IX, avec statuts et règlements. Le roi est favorable, et accorde la création par des Lettres Patentes, en novembre 1570. Ils sont autorisés à recruter dix assesseurs, et doivent accepter (ce qui n’est pas une contrainte) que le Roi en soit le Protecteur et premier Auditeur.
21Le Parlement de Paris, saisi du projet, émit quelques réserves. Cette création, selon les Parlementaires soucieux d’ordre moral, pouvait donner lieu à des dérives et échapper au contrôle des bonnes mœurs. Cette réaction n’est sans doute pas étrangère aux ambitions du Président Christophe De Thou de créer une Académie au sein même du Palais. Les initiateurs ne veulent pas d’une rivale potentielle qui aurait les mains libres. Le Premier Président et quelques conseillers sont donc chargés du contrôle de fonctionnement, sous le titre de « Réformateurs » de l’Académie. L’agrément est néanmoins donné à la fin de l’année, mais c’est l’Université qui à son tour s’inquiète. Le 30 décembre, Baïf est convoqué devant une assemblée de l’Université, et « il lui fut demandé si son projet vouloit estre au sein ou au dehors de l’Université » (Bibliothèque françoise ou Histoire de la littérature françoise, 1752, tome XIII, p. 340-359). On ne connaît pas la réponse. L’empressement du roi a voir s’ouvrir les activités de l’Académie mit un terme aux discussions. L’Académie fonctionna dès février 1571. Elle avait pour lieu de réunion un immeuble du Faubourg Saint-Marcel. Il y avait des séances de discussions, et on y donnait des concerts. Ces derniers eurent la faveur d’Henri III. Elle participa à l’élaboration du protocole et des animations des fêtes de la Cour. Les dernières années, à partir de 1585, avant la mort de Baïf en 1591, marquèrent un déclin de ses activités, en raison.du déchaînement des fureurs politiques et religieuses. L’Académie ne survécut pas à son fondateur.
22L’Académie du Palais, animée par Guy Du Faur de Pibrac, accomplit les ambitions du Président Christophe de Thou, qui présida la première séance, à partir de 1576. De Thou, à l’origine d’une longue lignée d’intellectuels, se plaisait à rassembler juristes et gens de lettres pour discuter de questions de philosophie ou d’éloquence du barreau. L’Académie du Palais ne se présenta donc pas comme une rivale, mais comme un complément de celle de Baïf, qui en fut lui-même un membre, à côté d’autres noms destinés à devenir prestigieux. Outre Pibrac, dont les Quatrains, strophes denses énonçant, d’une manière facile à retenir, quelques vérités morales d’usage courant ou d’inspiration stoïcienne, connurent un grand succès, on compte d’autres membres éminents de la Pléiade, comme Ronsard et Pontus de Tyard, et de brillants épigones, Desportes, Du Perron et d’Aubigné, ainsi que deux femmes, illustres en leur temps, Madame de Retz et Madame de Lignerolles. L’Académie, présidée en sa séance d’ouverture par Christophe de Thou, se réunissait deux fois par semaine dans l’Antichambre du Louvre. On y débattait de problèmes de philosophie et de rhétorique, en référence aux Stoïciens, aux Platoniciens et à Cicéron, dont le type d’éloquence, le cicéronianisme dont le modèle était la prose d’Amyot, allait être peu à peu suppléé par la mode montante du « tacitisme », style elliptique et condensé, de la fin du XVIe siècle.
23Ces deux créations méritent pleinement le nom d’Académies. D’autres « académies », de création circonstancielle, eurent une existence éphémère, comme l’Académie de Vincennes, voulue par Henri III, calquée pour ses objectifs sur les modèles de sociétés de théologie italienne, notamment celle des « nuits vaticanes », ou encore l’Académie florimontane de saint François de Sales, créée en 1607, qui se situe elle aussi dans le sillage de la Réforme catholique déjà mise en oeuvre en Italie. Les débats, d’ordre artistique et philosophique, qui alimentaient les séances des Académies actives sous les derniers Valois, avaient leur répondant dans des publications littéraires ou techniques. On retrouvera cette thématique, avec les mêmes sources mêlées, dans les Essais de Montaigne.
24Au début de sa célèbre « Apologie de Raimond de Sebonde », dont nous avons parlé, qui se présente comme un exposé philosophique développé sur la nature et les moyens humains de la connaissance, Montaigne note que « le Roy François premier embrassa les lettres et les mit en credit, rechercha avec grand soing et despence l’accointance des hommes doctes, les recevant chez luy comme personnes sainctes et ayans particulière inspiration de sagesse divine » (Essais, II, 12, V. p. 438 (A). Montaigne, qui se réjouirait de cette royale préoccupation, ne s’élève que contre cette vénération quasiment religieuse à l’égard des gens savants. Il l’excuse par l’ignorance du roi, qui découvrait, abasourdi, la force attractive des lettres, et conclut à l’égard des lettrés : « Moy, je les aime bien, mais je ne les adore pas » (ibid., p. 439).
25Sans doute peut-on voir là (en même temps qu’on peut contester les deux opinions émises sur l’incompétence du roi en matière culturelle, et sur l’excès de sa vénération) une prise de position contre les conceptions « mystiques » des poètes, inspirés par le platonisme, comme gardiens du temple d’Apollon, ainsi qu’on en trouve dans la Pléiade, un peu antérieure aux Essais, ou comme prophètes inspirés par l’Esprit saint, comme se disent être les poètes de la Réforme, ses contemporains. Montaigne, ce virtuose de l’outil littéraire, a trop le sens de l’humain, rien qu’humain, pour se laisser séduire par ces théories grandiloquentes. Mais cette récusation va au-delà de choix circonstanciels.
26La confidence met en valeur l’idée qui constitue le fil du chapitre et, d’une manière plus générale, des Essais. Il faut distinguer ce qui est de l’ordre du profane, et ce qui est de l’ordre du sacré. Le sacré est pour lui placé dans la transcendance, hors de tout moyen de connaissance proprement humain. Le texte de 1580 concluait à l’impossibilité absolue de s’élever, par moyens humains, au-dessus de la condition faite à l’homme. Les ajouts postérieurs le confirmeront. Il réserve cette possibilité aux « seuls moyens proprement célestes » de la grâce divine. Mais il ne s’étend pas là-dessus, car le domaine d’investigation de son livre est de l’ordre de l’humanité. Ce qui est de l’ordre du sacré est donc placé dans un « au-delà » des sens et de l’entendement, et en tout cas hors de toute portée de probation par la raison ou l’expérience. C’est là la première distinction, fondamentale, entre deux « ordres » (pour reprendre un terme pascalien applicable à ce type de séparation) : celui de la connaissance, par moyens humains (dont il souligne l’imperfection), et de la foi, par moyens célestes (qu’il met hors de portée de la connaissance concrète, et par conséquent de son livre). Toute tentative pour associer les deux voies ne peut qu’engendrer une confusion, où le sacré dévoyé se fait superstition, et la mystique mal employée devient idolâtrie ou supercherie.
27La deuxième distinction s’établit dans le rapport entre l’individualité et l’altérité, le privé et le public, chacun et tous, la personnalité et la socialité. Les propositions qui affirment la primauté de l’individu sont multiples. On peut sans doute considérer comme une coquetterie vite démentie, la formule de la préface où il ne propose à son lecteur « aucune fin que domestique et privée », car sa démarche consiste précisément, par le moyen de cet énoncé paradoxal, à entrer « en conférence » avec son lecteur. Mais il en est d’autres, plus sincères, où il marque avec force ses défenses identitaires. On ne retiendra que la célèbre formule d’affirmation d’inaliénable et d’irréductible sentiment d’identité de chacun, connu de tous, dans son chapitre « de l’amitié » : « si on me presse de dire pourquoy je l’aymois, je sens que cela ne se peut exprimer. », dit-il en 1580 ; à quoi il ajoute, plus tard, en deux temps successifs : « ... qu’en respondant : Parce que c’estoit luy ; parce que c’estoit moy ». Inversement, les propositions du chapitre qu’il intitule justement : « de l’art de conferer », concernant l’échange public de propos à travers conversations ou débats, vont majoritairement dans le sens de la socialité : « Le plus fructueux et naturel exercice de nostre esprit, c’est à mon gré la conférence. J’en trouve l’usage plus doux que d’aucune autre action de nostre vie ; et c’est la raison pourquoy, si j’estois asture forcé de choisir, je consentirois plustost, ce crois-je, de perdre la veüe que l’ouir ou le parler » (Essais, III, 8, V., p. 922). C’est à ce moment-là qu’il place l’allusion aux « Académies » des Grecs, des Romains et des Italiens.
28Ce ne sont pas seulement les académies antiques ou étrangères qui l’ont influencé. Les allusions aux Stoïciens, au travail critique des écoles platoniciennes, à Sénèque et à Cicéron, montrent bien que les débats développés dans les séances du Palais, même s’il n’y a pas assisté, ont leurs échos en son esprit. Il appartient, par sa formation, au corps des juristes. Il connaît les oeuvres de ses contemporains, qu’il cite, et qui ont participé aux débats académiques, comme Juste Lipse, maintes fois référé. Mais pour reprendre une expression qui lui est chère, il ne se contente pas de les reprendre ou de les imiter. Il s’agit d’en faire sa matière propre, de tout « faire passer par l’étamine », car « le vray miroir de nos discours est le cours de nos vies » (ibid., I, 26, V. p. 168). « Nous sommes, pourrait-il dire, comme plus tard Sartre, la somme de nos actes », qui fonde notre essence et notre différence face aux autres. On ne peut nier sa dette à l’égard des autres, et la nécessité de leur compagnie pour faire de sa parole muette dictée au papier une parole publique. Mais il n’est pas possible non plus de récuser son individualité : il vaut mieux la revendiquer, pour qu’elle ne se manifeste pas malgré tout clandestinement et sans contrôle. Tout est dans ce va-et-vient : savoir se prêter sans se donner, et savoir recevoir sans s’aliéner. La parole publique qui veut occulter son locuteur n’est qu’un exercice « académique », au sens le plus pauvre du terme (ce qu’on appelle aujourd’hui « langue de « bois »). La parole personnelle, qui s’enflamme en faisant passer pour don céleste ce qui est ivresse de verbe mal contrôlée, n’est que langue de feu, qui se consume à sa propre flamme. Le discours fertile tient de l’art de conférer, qui suppose à la fois l’introduction du feu de la vie, qui ne peut venir que de soi, dans la matière morte du discours et le contrôle du feu sur la matière qui le nourrit.
29L’épitaphe mortuaire de Piron, au XVIIIe siècle, qui énonçait, avec un sourire entendu : « Ci-gît Piron, qui ne fut rien / Pas même académicien », vaut aussi pour Montaigne. Montaigne ne fut pas académicien. La cause première en est que les Académies françaises étaient rares et n’avaient pas encore reçu le certificat de noblesse nationale que leur conférera le siècle suivant.. Son œuvre et son style, chacun peut en juger, sont tout sauf académiques. Mais ce n’est là qu’un des sens du mot « académique ». Si on fait des Académies des lieux d’échange et de « conférence » d’experts ayant reçu une reconnaissance publique, on peut dire alors que toute rencontre avec les autres lui fut exercice d’« académie », parce que lieu d’instruction, de débats et de diffusion publique, où l’on apprend à écouter, à savoir écouter pour savoir mieux entendre, à savoir mieux entendre pour savoir mieux savoir et savoir mieux faire savoir. Si l’on adopte ce sens là, on comprend que Montaigne ait pu écrire : « les Anciens conservoient en grand honneur cet exercice en leurs Academies », car c’est à cet exercice qu’il convie son lecteur en l’invitant à entrer, s’il le veut bien, dans ses Essais comme un lieu où l’on cultive, avec un interlocuteur choisi, même s’il ne fut pas académicien, l’art de converser pour mieux entendre, de mieux entendre pour mieux savoir, et d’atteindre ce sommet du savoir qui est de ne pas faire orgueil ni étalage de ce savoir, car au plus au sommet du monde, « si ne sommes assis que sus nostre cul » phrase-clé sur laquelle se ferme son livre.