Un voyageur tatar en Extrême-Orient au début du XXe siècle (original) (raw)




FRANÇOIS GEORGEON
UN VOYAGEUR TATAR EN EXTRÊME-ORIENT AU DÉBUT DU XXe SIÈCLE
« Un ouvrage très important ». C'est en ces termes que le porte-parole de l'islam réformiste en Turquie, le poète Mehmed Âkif, saluait dans un numéro de la revue Sirat-i Miistakim de juillet 1910 la parution des premiers fascicules de Âlem-i islam ve Japonya'da Intisar-i islamiyet (Le monde de l'islam et la diffusion de l'islamisme au Japon)1 : « Je ne me rappelle pas avoir lu depuis longtemps un livre qui m'ait fait une si forte impression », ajoutait Âkif. L'ouvrage constituait la relation d'un long voyage en Extrême-Orient effectué entre 1907 et 1910 par un certain Abdiirresid Ibrahim, relativement peu connu dans la capitale ottomane, en dehors d'un petit cercle d'intellectuels.
A bien des égards, l'œuvre mérite que l'on s'y arrête. Ce gros livre de près de 900 pages constitue une sorte d'exception au sein d'une « littérature de voyage » ottomane qui apparaît bien maigre au regard des milliers de récits et de descriptions, publiés en Occident, qui ont accompagné l'expansion européenne de la fin du XIXe siècle. La parution d'un tel ouvrage pose d'emblée la question de la connaissance du monde que pouvaient avoir les Ottomans au début du siècle. Qui plus est, il s'agit d'un voyage en Asie, publié à une époque - le lendemain de la révolution jeune-turque- où, dans l'ensemble, les élites ottomanes étaient plus que jamais tournées vers l'Occident. Donc, une œuvre à contre-courant des modes en faveur sur les bords du Bosphore. La personnalité de l'auteur, également, invite à aller à la découverte du Monde de l'islam.
1. Sur les traces de ibn Battouta ?
Abdiirresid Ibrahim est un Turc originaire de Sibérie occidentale2. Il est né en 1857 (selon d'autres en 1853) à Tara, petite bourgade du gouvernorat de Tobol'sk. Sa famille venait de Boukhara, et faisait partie de ces Ouzbeks qui émigrèrent du Turkestan vers l'ouest de la Sibérie aux XVII-XVHF siècles, pour se livrer au grand commerce vers l'Inde, la Perse et la Chine. Pour cette raison, ces Turcs étaient appelés buharlik. Mais Ibrahim lui-même se disait « Turc de Russie » ou, le plus
Cahiers du Monde russe et soviétique, XXXII (I), janvier-mars 1991, pp. 47-60.