Alain Corbin (original) (raw)

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Alain Corbin, né le 12 janvier 1936 à Courtomer (Orne), est un historien français, spécialiste du XIXe siècle en France.

Ses travaux ont considérablement fait avancer l'histoire des sensibilités dont il est un des spécialistes mondiaux.

Alain Corbin est le fils d'Antoine Corbin[1], médecin guadeloupéen qui a fait ses études à Paris et qui prend une clientèle en 1931 à Courtomer, en Normandie[2], et d'une mère normande[3],[4], issue d’une famille de propriétaires d’Essay. Alain Corbin grandit dans la petite commune de Lonlay-l'Abbaye[5]. La maison où vit la famille porte sur son toit la sirène municipale[6]. Il a un frère aîné qui est devenu anesthésiste[7].

Dans Sois sage, c'est la guerre 1939-1945, l'historien évoque la place de la guerre dans son enfance : « j’appartiens à l’étroite cohorte d’individus dont la prise de conscience de soi coïncide exactement avec la transition entre le "temps de paix" – été 1939 – et le "temps de guerre" »[8]. Effectivement, il a connu l'exode dans les Landes en 1940 et la bataille de Normandie à huit ans[2].

À partir de 1945, il fait ses études secondaires au petit séminaire de Flers qui est en fait un simple collège confessionnel[9]. Il obtient le baccalauréat (série A, latin, grec) à l'âge de seize ans et s’inscrit à Paris en propédeutique à la Sorbonne et à l’Institut catholique en 1952[10]. Toutefois, après un échec à l'examen il retourne en Normandie.

Ainsi, après le baccalauréat, il fait des études d'histoire à l’université de Caen, où il a comme professeur notamment Pierre Vidal-Naquet[9] et Michel de Boüard. Il y soutient, en 1957, un mémoire pour le diplôme d’études supérieures sur les biens nationaux dans le district de Caen sous la direction de Jean Vidalenc. Il est reçu à l'agrégation d'histoire en 1959[11]. Anne-Emmanuelle Demartini, son ancienne doctorante, explique qu'il s'agit « d'un parcours, sans classes préparatoires et à distance de l’engagement politique, qu’il estime lui-même "assez atypique" »[2].

De 1959 à 1960, il sert en Algérie dans le cadre de son service militaire[12].

Il obtient un doctorat à l'université de Poitiers en 1968[13] et un doctorat d'État en 1973 à l'Université Blaise-Pascal[14] avec une thèse publiée ultérieurement sous le titre Archaïsme et modernité en Limousin au XIXe siècle[15]. Or, sous l'influence d'Ernest Labrousse, sous la direction duquel il travaille ainsi que Michelle Perrot qui devient son amie[16], la recherche en histoire du XIXe siècle est marquée par une approche fondée sur l'histoire quantitative, sur les données économiques sérielles. Étant donné la rareté des archives de ce type disponibles en Limousin, Alain Corbin se voit obligé de diriger son attention vers d'autres sources relevant des structures anthropologiques, des mentalités, de la psychologie sociale. C'est ce sillon découvert à l'occasion de son travail de thèse que son œuvre approfondit[17].

Il enseigne au lycée Gay-Lussac de Limoges entre 1959 et 1968. Entre janvier 1960 et février 1962, il effectue son service militaire en Algérie[10]. Il commence sa carrière dans l'enseignement supérieur en tant que chargé de cours puis assistant au collège littéraire universitaire de Limoges en 1967 et 1968. Il est ensuite maître-assistant à l’université de Tours[18] (1969-1973) puis professeur dans cette même université entre 1973 et 1987, année où il rejoint l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne[10].

Il travaille sur l’histoire sociale et l’histoire des représentations. On dit de lui qu’il est « l’historien du sensible », tant il a marqué la discipline historique par une approche novatrice de l’histoire des sensibilités.

On lui doit plusieurs ouvrages, dont Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot[19] (1998), « biographie impossible »[20] d’un sabotier inconnu choisi au hasard dans les archives départementales de l'Orne[21]. Ce travail s’inscrit dans le concept de la microhistoire.

En 2005, son successeur à la Sorbonne et ses étudiants lui ont rendu hommage dans un ouvrage collectif qui rend compte de son itinéraire (Anne-Emmanuelle Demartini et Dominique Kalifa (dir.), Imaginaire et sensibilités au XIXe siècle : études pour Alain Corbin, Paris, Créaphis, 2006). Alain Corbin a influencé toute une génération d'historiens, parmi lesquels Emmanuel Fureix, Ivan Jablonka, Judith Lyon-Caen ou Sylvain Venayre.

Il a appartenu au Haut comité des commémorations nationales[22].

Durant l'ensemble de sa carrière, Alain Corbin a souhaité maintenir une distance forte au regard de tout engagement politique et idéologique, Anne-Emmanuelle Demartini explique que « manifestant peu d’intérêt pour l’idéologie, Alain Corbin récuse la posture de l’historien engagé et la mission civique de l’histoire, en défendant une conception de l’histoire fondée sur la curiosité et le plaisir de l’historien »[2].

En 2012, il épouse Simone Delattre, historienne spécialiste de Paris au XIXe siècle[23], professeure en classes préparatoires aux grandes écoles. En 1963, il s'était marié à Annie Lagorce, enseignante, avec laquelle il a eu deux enfants[2].

Il a travaillé sur le désir masculin de prostitution (Les Filles de noce, 1978), l’odorat et l’imaginaire social (Le Miasme et la Jonquille, 1982), l’homme et son rapport au rivage (Le Territoire du vide, 1988), le paysage sonore dans les campagnes françaises du XIXe siècle (Les Cloches de la terre, 1994) et la création des vacances (L’Avènement des loisirs, 1996). Il a aussi publié un livre d’entretiens avec Gilles Heuré (Historien du sensible, 2000).

Il s'agit d'un des principaux ouvrages d'Alain Corbin.

Si l'on a souvent l'impression et la croyance que c'est l'historien qui fonde de nouvelles problématiques et de nouveaux questionnements, on oublie souvent que ce sont des facteurs externes et des recroisements de diverses circonstances qui permettent la genèse d'une œuvre.

Lors de ses recherches pour son premier ouvrage, Les Filles de noce. Misère sexuelle et prostitution au XIXe siècle, Alain Corbin a été impressionné par les références olfactives qualifiant la personne prostituée ; les Éditions du Seuil lui demandant, par la suite, de sélectionner des extraits de l'hygiéniste du XIXe siècle, Parent-Duchâtelet, il est également frappé de voir que l'auteur assimile l'étymologie, erronée, de « putain » à « la fille qui sent mauvais ». Cela recroise les travaux qu'il avait entrepris, et ajouté à cela, Corbin est amené à lire l'ouvrage de Huysmans, À rebours, où le personnage principal cherche à retrouver les parfums du passé.

Ce fil logique de ses travaux, avec notamment la prostituée et cet imaginaire olfactif, va le pousser à étudier ce qui est également vrai pour les autres types sociaux : les élites du XIXe siècle cherchaient à se désodoriser pour se distinguer du peuple, de se distinguer de cette « marée humaine », la gestion de l'odorat permet de se distinguer. Au XIXe siècle, la désignation péjorative s'accompagne très souvent en effet de références olfactives[24].

L'auteur s'y intéresse à ce qu'il nomme la « révolution olfactive » et explique que l’odorat est un « construit social » qui s'est lentement transformé au fil de l'histoire.

Alain Corbin montre comment les représentations des élites — et notamment des savants — ainsi que celles du peuple vont se répercuter sur les grands principes qui régissent l'urbanisme. Les rues du XVIIIe siècle sont en effet connues pour leur fétidité. L'eau suscite la méfiance ; les médecins l'associent à la notion de malsain. On pense alors que les individus sont gouvernés par leurs « humeurs ». La puissance des odeurs corporelles est supposée témoigner de la vigueur des individus. Prisons, hôpitaux mais aussi tribunaux ou casernes incarnent alors l'insalubrité.

L'auteur explique que le « seuil de tolérance » aux odeurs va évoluer, notamment sous l'effet de l'émergence d'une nouvelle perception des odeurs très clivée socialement. C'est l'époque où naissent les premières théories hygiénistes qui visent à « purifier » les villes en permettant à l'eau et à l'air de mieux circuler et d'emporter avec eux détritus et miasmes. C'est également la période durant laquelle on cherche à dé-densifier les villes en « dés-entassant » les hommes. On tente de « désodoriser » la sphère publique en se focalisant sur la puanteur supposée des plus pauvres de leurs habitants.

Au XIXe siècle, un tournant s'opère. On n'amalgame plus les mauvaises odeurs et le peuple. On considère au contraire que la salubrité urbaine est le produit de celle de la population dans sa globalité. La bourgeoisie crée de nouveaux codes, valorisant les parfums discrets. Une épidémie de choléra, en 1832, fait toutefois renaître l'idée selon laquelle les classes défavorisées seraient des vecteurs de maladies et de puanteur. Un mouvement d'inspection sanitaire et sociale est créé.

Le XXe siècle marque enfin l'entrée dans un relatif « silence olfactif » : c'est la discrétion voire l'absence totale d'odeur qui est à présent recherchée.

En 1986, Alain Corbin a publié Le Village des « cannibales » qui relate « l'Affaire de Hautefaye » et tente d'expliquer comment une foule de paysans venus à un foiral a massacré un noble accusé d'avoir crié « Vive la République ! » pendant la guerre franco-prussienne de 1870. L'historien décrit alors le contexte du village d'Hautefaye, l'histoire des violences politiques dans la région lors des décennies précédentes et le contexte d'angoisse lié au conflit militaire. Ensuite, Corbin revient sur le déroulement du massacre et, enfin, son procès au travers de la dimension politique de celui-ci.

Alain Corbin est aussi l'un des précurseurs de l'étude de la sensibilité au temps qu’il fait, c'est-à-dire à la perception des phénomènes météorologiques par les hommes. Il s'est particulièrement intéressé à la pluie, et en a tiré un ouvrage collectif en 2013, La Pluie, le Soleil et le Vent : Une histoire de la sensibilité au temps qu'il fait[7].

Chronologie des sorties

1975 Archaïsme et modernité en Limousin au xixe siècle
1976
1977
1978 Les Filles de noce
1979
1980
1981
1982 Le Miasme et la Jonquille
1983
1984
1985
1986 Le Village des « cannibales »
1987
1988 Le Territoire du vide
1989
1990
1991 Le Temps, le désir et l'horreur : essais sur le xixe siècle
1992
1993
1994 Les Cloches de la terre
1995 L’Avènement des loisirs (1850-1960)
1996
1997 « Paris-province », dans Les Lieux de mémoire
1998 Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot
1999
2000 Historien du sensible
2001 L’Homme dans le paysage
2002
2003
2004 La Mer : terreur et fascination
2005 Histoire du corps
2006
2007 Histoire du christianisme
L'Harmonie des plaisirs
2008
2009
2010
2011 Les Héros de l'histoire de France expliqués à mon fils
Les Conférences de Morterolles
Histoire de la virilité
2012
2013 La Douceur de l'ombre
La Pluie, le soleil et le vent
2014 Les filles de rêve
Sois sage, c'est la guerre
2015
2016 Histoire du silence : de la Renaissance à nos jours
Histoire des émotions
2017
2018 La Fraîcheur de l'herbe
2019 Paroles de Français anonymes
2020 Terra incognita : une histoire de l'ignorance
2021 La Rafale et le Zéphyr
2022 Histoire du repos
2023 Fragilitas
2024 Histoire de la joie
  1. « Une enfance en Normandie »(Archive.orgWikiwixGoogleQue faire ?), sur JDD, 11 mai 2014.
  2. a b c d et e « histoire:corbin_alain [Répertoire des études dix-neuviémistes] », sur wiki19.lac.univ-paris-diderot.fr (consulté le 8 octobre 2022).
  3. Ivan Jablonka, « Quand l’histoire nous traverse », sur La vie des idées, 6 juin 2014.
  4. Bernard Stéphan, « Alain Corbin et la quête du silence - Periberry », sur Periberry (consulté le 15 juin 2016).
  5. « Alain Corbin à Flers : « Revenir à Lonlay-L'Abbaye, c’était revenir au paradis » », sur actu.fr, 16 mai 2014.
  6. « "Le Cours de l'histoire" », sur France culture, 3 avril 2020.
  7. a et b « La pluie et le beau temps | L'Histoire », sur www.histoire.presse.fr (consulté le 19 février 2016).
  8. Alain,. Corbin, Sois sage, c'est la guerre souvenirs d'enfance de l'exode à la bataille de Normandie, Flammarion, impr. 2014, cop. 2014 (ISBN 978-2-08-133251-5 et 2-08-133251-5, OCLC 877852531, lire en ligne).
  9. a et b « Alain Corbin : "Le point d'exclamation est un aveu de mauvaise Histoire" », sur Le Point, 30 juin 2012.
  10. a b et c « Alain Corbin | Centre Jacques-Seebacher », sur seebacher.lac.univ-paris-diderot.fr (consulté le 8 octobre 2022).
  11. « Les agrégés de l'enseignement secondaire. Répertoire 1809-1960 | Ressources numériques en histoire de l'éducation », sur rhe.ish-lyon.cnrs.fr (consulté le 4 juin 2019).
  12. « Un parcours provincial qui mène à la Sorbonne : épisode • 2/5 du podcast Alain Corbin, historien du monde sensible », sur France Culture (consulté le 20 novembre 2023).
  13. « Prélude au Front populaire : étude de l'opinion publique dans le département… », sur sudoc.fr (consulté le 4 juillet 2023).
  14. « Limousins migrants et Limousins sédentaires : contribution à l'histoire de la… », sur sudoc.fr (consulté le 4 juillet 2023).
  15. Alain Corbin, Archaïsme et modernité en Limousin au XIXe siècle, 1845-1880, Paris, Marcel Rivière, 1975. 2 vol. in-8°, 1 167 pages, 105 cartes et graphiques (réédité en 1999, en 2 volumes, aux Presses Universitaires de Limoges)
  16. « "À Voix nue" », sur France culture, 11 septembre 2019.
  17. Yves Déloye, Florence Haegel, "De l'histoire des représentations à l'histoire sans nom. Entretien avec Alain Corbin", Politix, no 21, 1993, p. 7.
  18. Encyclopædia Universalis, « Alain Corbin », sur Encyclopædia Universalis (consulté le 4 février 2016).
  19. Les historiens parlent même d'études « Pinagotiques » pour caractériser ce type de recherches fouillées d'historien (entendu sur France Culture).
  20. Anna Berard et Arturo Sanchez-Mercade, « Le Monde retrouvé d’Alain Corbin », sur ecrit-cont.ens-lyon.fr (consulté le 11 novembre 2020).
  21. Sabina Loriga, « Alain Corbin Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot, sur les traces d'un inconnu, 1798-1876 », Annales. Histoire, Sciences Sociales,‎ 2002, p. 240-242 (lire en ligne).
  22. Richard, Philippe-Georges, « Les commémorations nationales : une mission du ministère de la Culture et de la Communication », Gazette des archives, Persée - Portail des revues scientifiques en SHS, vol. 236, no 4,‎ 2014, p. 17–27 (DOI 10.3406/gazar.2014.5159, lire en ligne, consulté le 19 août 2020).
  23. Anne-Emmanuelle Demartini, « Biographie d’Alain Corbin », Centre Jacques-Seebacher consulté le 13 octobre 2019.
  24. Entretien France Culture avec Laure Adler, émission Hors Champs.
  25. Ordre de la Légion d'honneur, décret du 30 décembre 1995 portant promotion et nomination.