Pensée de la communauté et déconstruction du christianisme chez Nancy. Une possible mutation anthropologique ? (original) (raw)
Résumés
La philosophie politique de J.-L. Nancy est un emblème des rapports entre les domaines religieux et non religieux d’aujourd’hui. Elle comporte la réinvention du concept même de politique comme quelque chose différente d’avec une transcription de l’élément théologique et politique. La philosophie politique de Nancy, rentre-t-elle dans le procès de sécularisation ? A-t-elle vraiment évité de ‘toucher’ l’objet religieux ? Nancy utilise des nouvelles herméneutiques afin d’interroger même la ‘présence’ en tant que ‘comparution’. Est-ce que la politique de la communauté risque d’être le paradoxe d’une nouvelle transcription du fait religieux ?
J.-L. Nancy’s political philosophy is a symbol of current relationships between religious and non-religious fields. It leads to re-inventing the same concept of politics like something different from a transcription of the theological and political element. Does Nancy’s political philosophy take part to the secularization process ? Does it really avoid to ‘touch’ the religious object ? Nancy uses new hermeneutics with the aim of questioning even the ‘presence’, as a ‘co-appearance’. Does community politics risk to be a new paradoxical transcription of the religious factum ?
Entrées d’index
Notes
1 J.-L. Nancy, L’Adoration (Déconstruction du Christianisme, 2), Galilée, 2005, p. 75, note 1.
2 Le but, c’est de saisir la pensée dans sa forme inédite, au moment où elle se donne à voir comme un événement de sens. Il s’agit là de la notion de fond de la déconstruction nancéenne. « L’usage du système signifiant, écrit Nancy, doit avoir été déjà, toujours-déjà entamé, taraudé, menacé par la limite de la signification […] une ‘perte’ de sens ou du sens […] comme la disparition imaginaire d’une signification antérieure, ou bien comme ce retrait de sens par lequel le sens arrive. En ce sens, il faut que le sens nous abandonne pour que nous soyons ouverts de toute l’ouverture du sens » (J.-L. Nancy, L’oubli de la philosophie, Paris, Galilée, 1986, p. 108). À ce propos, on a récemment souligné qu’« [à] l’équation philosophie = métaphysique, Nancy substitue philosophie = métaphysique + x. Mais ce symbolisme mathématique élémentaire est d’ailleurs inadéquat, car ce ‘supplément’ n’est pas une inconnue déterminable, mais l’espace de jeu révélé par la déconstruction » (D. Janicaud, À nouveau la philosophie, Paris, Albin Michel, 1991, p. 26).
3 C’est le titre du premier chapitre d’Être singulier pluriel, Paris, Galilée, 1996. Question capitale chez Nancy, je renvoie aussi à son important recueil des relectures philosophiques intitulé La Communauté désœuvrée (nouvelle édition revue et augmentée, Paris, Christian Bourgois [1986], 1999), où il écrit, au milieu d’une étude consacrée à Georges Bataille : « En admettant que la philosophie représente le questionnement, ou l’affirmation du sens, on devrait dire que la communauté donne la modalité de ce questionnement, ou de cette affirmation : comment partager le sens ? » (p. 211).
4 Chez Martin Heidegger, la circulation des ‘renvois de signification’ correspond sans écarts à l’ouverture ontologique des singularités au sein l’être-avec (cf. M. Heidegger, Sein und Zeit [_Etre et temps_], Halle, Niemeyer, 1927, §18). Chez Nancy, il y a comparution chaque fois que les singularités apparaissent ensemble dans leur pluralité, selon le principe non multa sed multum. Au sujet du ‘chaque-foi’, voir L’expérience de la liberté, Paris, Galilée, 1988, p. 92 sq.
5 J.-L. Nancy et J.-Ch. Bailly, La Comparution, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1991, p. 57.
6 Ibidem, p. 58. On remarquera chez Nancy la radicalité d’une telle origine commune de l’être-avec et de l’existence. Il faut les entendre dans leur factualité et leur désœuvrement. Ils sont déjà donnés et non pas à venir. Être singulier pluriel est le document officiel du programme de l’analyse co-existentielle, qu’on peut également retracer dans la plupart des ses ouvrages. Le partage, étant le rapport qui unit-sépare (avec-et-entre), est déjà originaire et immédiat. Cf. Heidegger, Sein und Zeit, § 26).
7 Cette notion dépasse en effet le concept de ‘nombre’. La communauté donne l’accès à ce qu’on peut qualifier de ‘notion neutre’ du ‘singulier pluriel’. J’ajouterai que la circulation immédiate et réciproque du singulier dans le pluriel n’a lieu que dans la discontinuité des ‘fois’ singulières plurielles, c’est-à-dire dans l’ouverture commune et dans l’‘entre’ (zwischen) des expositions discrètes. C’est le ‘sens’ de l’être que Nancy vise à comprendre – d’après Heidegger – de façon transitive. « Le sens de l’être, écrit Nancy, n’est pas commun, mais l’en-commun de l’être transit tout le sens. […] [Il] ne partage que l’exposition de l’être, en tant que déclinaison de soi, le tremblement sans visage de l’identité exposée : il nous partage » (La Communauté désœuvrée, pp. 208-209). La référence est sans doute à l’œuvre chez M. Heidegger, Was ist das – Die Philosophie [_Qu’est-ce qu’est la philosophie ?_], Pfullingen, G. Neske, 1956. Je rappelle aussi que le Dasein est dit neutre même à l’égard du genre, voir les remarques de J. Derrida, Geschlecht I, Chicago, University of Chicago Press, 1987.
8 J.-L. Nancy, Préface de l’éd. it. de La Communauté désœuvrée, par A. Moscati, Napoli, Cronopio, 1995, p. 9. Je souligne.
9 « L’ordre de la com-parution, écrit le philosophe, est plus originaire que celui du lien… Elle consiste dans la parution de l’‘entre’ comme tel : toi et moi (l’entre-nous), formule dans la quelle le et n’a pas valeur de juxtaposition, mais d’exposition […] toi partage moi [sic !] » (La communauté désœuvrée, p. 74). Au sujet de la notion d’effectivité qu’on rappelle ici, voir Heidegger, Sein und Zeit, § 29, 44.
10 Nancy souligne que « la comparution […], l’existence comme telle, est strictement inséparable, indiscernable du cum, de l’avec où il a non seulement son lieu et son avoir-lieu, mais aussi sa structure ontologique fondamentale […] il n’y a aucun ‘en soi’ qui ne soit immédiatement ‘avec’« , et il allègue une implication fort concrète : « l’être-avec est constitutif de l’être, et il l’est par la totalité de l’étant : la comparution ‘sociale’ est elle-même l’exposant de la comparution générale des étants » (Être singulier pluriel, pp. 83 et 90, 93). Je renvoie à l’axiome heideggérien : « en tant qu’être-avec, le Dasein ‘est’ essentiellement le par-rapport-aux-autres existentiel, ces derniers étant déjà ouverts dans leur Dasein » (M. Heidegger, Sein und Zeit, § 26).
11 Le philosophe les qualifie de « pierre d’achoppement de toute la pensée occidentale » (La Comparution, p. 56). Par rapport à la valeur affective de la ‘communauté’, Nancy affirme qu’« il ne suffit pas de considérer ou refuser le sentimentalisme de ces idylles communautaires. Nous ne pouvons pas comparaître sans être affectés l’un de l’autre, sans que l’être-en-commun soit un être-affecté par structure ou par essence […] affecté comme ‘lieu’ de l’en-commun » (Préface de l’éd. it. de La Communauté désœuvrée, p. 11). Cf. aussi l’éd. fr., pp. 87-89.
12 Un témoignage est présenté par les récits de perte de communautés originaires, de tout ‘Babel’, de toute histoire d’élan vers la communion pour atteindre une origine qui n’est pas au présent, mais passée ou à venir, cf. La Communauté désœuvrée, p. 30, 31.
13 Ibidem, p. 50 et 87. Cf. aussi La Communauté désœuvrée, p. 83, ou encore J.-L. Nancy, « Rives, bords, limites », Arches 3, 2002, sans indication de pages (http://www.arches.ro/revue/no03/no3art01.htm, page consultée le 30 mai 2016). Voir à ce sujet H. Faes, « En découvrant l’humaine socialité avec M. Heidegger, H. Arendt et J.-L. Nancy », Revue des Sciences philosophiques et théologiques 83, 1999, p. 727, et T. Tuppini, « Ontologia della comunità : Nancy e Agamben », Giornale di filosofia 3, 2009, p. 15.
14 « [La] nécessité […] [c’est] de ne pas faire de l’en-commun une substance ou un sujet, mais de le comprendre comme la praxis qu’est le partage » (La Comparution, p. 78, n. 1).
15 L’Adoration, p. 40. Cet argument est de même développé dans l’article J.-L. Nancy, « Il faut remettre l’homme dans un rapport infini avec lui-même », Rivista di Filosofia Neo-Scolastica 4, 2007, p. 785.
16 J.-L. Nancy, Identités, Fragments, franchise, Paris, Galilée, 2010, p. 53.
17 « Le christianisme est inséparable de l’Occident : il n’est pas quelque accident […] il ne lui est pas non plus transcendant. Il est coextensif […] Nous sommes dans les nervures du christianisme […] toute notre pensée est de part en part chrétienne […] [Il faut] se demander ‘comment nous sommes encore chrétiens’ […] ce qui vient à l’Occident et au christianisme de plus loin d’eux-mêmes […] au sens d’une arkhé » (J.-L. Nancy, La Déclosion [Déconstruction du Christianisme, 1], Galilée, 2005, p. 207-208).
18 J.-L. Nancy, Préface de la trad. fr. du livre de B. Croce, Pourquoi ne pouvons-nous pas ne pas nous dire ‘chrétiens’ [1942], Paris, Rivages, 2003, pp. XIX-XX.
19 Nancy a assez tôt donné son avis : « Il ne peut y avoir de philosophie qui ignore la possibilité d’un rapport de l’homme à Dieu, du discours au mystère, rapport d’exclusion et de référence réciproque – mais non de fondement » (J.-L. Nancy, « Catéchisme de persévérance », Esprit XXXV 364, octobre 1967, p. 379).
20 J. Derrida l’a aussi bien souligné dans son étude : Responsabilité – Du sens à venir, in Fr. Guibal, J.-C. Martin (dir.), Sens en tous sens : autour des travaux de Jean-Luc Nancy, Paris, Galilée, 2004, p. 195 sq.
21 Chez Nancy, la notion de la sortie de la religion est fréquente, cf. par exemple L’Adoration, p. 74. L’expression a été jadis prononcée et beaucoup développée par M. Gauchet, je renvoie à l’ouvrage désormais classique, Le Désenchantement du monde. Une Histoire politique de la religion, Paris, Gallimard, 1985.
22 La Déclosion, pp. 51, 215.
23 Ibidem, p. 20-21.
24 La Déclosion, p. 57.
25 C’est en réfléchissant sur la notion de la création que Nancy déploie cette idée d’un Dieu qui « s’est progressivement dépouillé des attributs divins d’une existence indépendante pour ne plus posséder que ceux de l’existence du monde considérée dans son immanence » (J.-L. Nancy, La Création du monde ou la mondialisation, Paris, Galilée, 2002, p. 39).
26 La Création du monde, p. 39.
27 La Déclosion, p. 25, n. 1.
28 La Comparution, p. 99, n. 2.
29 La référence au communissimum peut se retrouver en plusieurs endroits des œuvres du théologien : par exemple, In Boeth de Hebd, 2, Subst Sep, I 8 et De Pot, 3, 7 et 7, 2 obj 5). La transcendance de Dieu est l’espace, l’inconcevable perfectissimum (S Th, I 4, 1 ad 3), où tous les êtres communiquent, tout en demeurant l’intimum, quod profondius omnibus inest (Ibidem, I 8, 1).
30 CG, 2, 53, 3. Thomas d’Aquin ne manque de souligner que Ipsum esse [sc. _Deus_] absolute consideratum infinitum est, nam ab infinitis et infinitis modis partecipari possibile est (CG, 1, 43).
31 La Comparution, p. 99, n. 2.
32 J.-L. Nancy, Des Lieux divins, dans Qu’est-ce que Dieu ? Philosophie, théologie : hommage à l’abbé Daniel Coppieters de Gibson (1929-1983), Bruxelles, Publications des Facultés universitaires Saint-Louis, 1985, p. 579. Il s’agit là de la question de l’« absenthéisme » chez Nancy, qu’on ne peut pas approfondir ici.
33 La Déclosion, p. 19, d’après S. Freud, Das Unbehagen in der Kultur [_La Malaise de la civilisation_], Wien, Internationale Psychoanalytische Verlag, 1930.
34 La Déclosion, p. 20.
35 J. Derrida a lui aussi souligné ces enjeux dans son étude : Responsabilité – Du sens à venir, in Fr. Guibal, J.-C. Martin (dir.), Sens en tous sens : autour des travaux de Jean-Luc Nancy, Paris, Galilée, 2004, p. 195 sq.
36 L’auteur semble partager les hypothèses de Marcel Gauchet sur la sortie de la religion, tout en approfondissant les enjeux a-religieux : « Au-delà du monothéisme en tant qu’il s’est lui-même mondialisé et athéisé. […] Il s’agit de saisir comment nous sommes déjà sortis du religieux. […] Un avenir du monde qui ne serait plus ni chrétien, ni anti-chrétien… au-delà de toutes ces catégories. […] Le christianisme indique la manière la plus active comment le monothéisme abrite en lui… plus intimement en lui que lui-même, en deçà ou au-delà de lui-même – le principe d’un monde sans Dieu » (La Déclosion, pp. 51, 53, 54, 55).
37 Ibidem, p. 222.
38 La Communauté désœuvrée, p. 64.
39 Ibidem, p. 50.
40 « On ne peut ignorer, de manière gnostique, l’inscription historique du récit chrétien en le transposant immédiatement dans des catégories philosophiques. [Ce] serait réduire le référent historique à de l’anecdotique, au profit de la seule puissance interprétative » (I. Chareire, « Anthropologie théologique et orientations éthiques. Pistes et repérage personnels à travers l’apport de Jean-Luc Nancy », Revue d’éthique et de théologie morale 272, 2012, pp. 79-70).
41 La Déclosion, p. 59, 206. Cf. aussi p. 203.
42 La Communauté désœuvrée, p. 33.
43 C’est encore une référence à l’inter-esse dont on vient de parler. L’auteur insiste sur le fait que les existences sont ‘placées’ dans leurs interstices, « elles] s’y trouvent les unes avec les autres ou entre elles – l’avec ou l’entre n’étant précisément pas autre chose que le lieu lui-même, le milieu ou le monde d’existence » (J.-L. Nancy, La pensée dérobée, Paris, Galilée, 2001, p. 120).
44 La Comparution, p. 69.
45 La Communauté désœuvrée, p. 56.
46 L’Adoration, pp. 77, 95.
47 Des considérations différentes sur le même sujet ont été offertes par Fr. Raffoul, Le rien du monde, dans A. M. Russo et S. Harel (dir.), Lieux propices : l’énonciation des lieux, le lieu de l’énonciation dans les contextes francophones interculturels, Saint-Nicholas, Les Presses de l’Université Laval, 2005, pp. 131-144.
48 Notamment, chaque fois que les singularités se présentent détachées, exposées, elles partagent leur même séparation. La communauté ne serait, par conséquent, que la communication ‘insistante’, ‘inouïe’ de soi-même. « [Elle] existe en tant que communication » (La Communauté désœuvrée, p. 72, l’auteur souligne). Il n’y a pas de communauté d’être (être univoque), ni d’êtres (totalités ou hypostases), mais il y a commune pluralité des singularités. La communauté serait plutôt « l’être fini [qui] se présente toujours ensemble, donc à plusieurs, [et] la finitude se présente toujours dans l’être-en-commun » (Ibidem).
49 Inhérence sans subsistance, cette notion se rattache encore aux références thomasiennes, qu’on vient de voir autour de la notion du communissimum. Le théologien italien insiste en ce sens : esse non est subsistens sed inhærens et esse significat aliquid completum et simplex sed non subsistens (De Pot, 7, 2 ad 7 et 1, 1).
50 Des lieux divins, p. 579.
51 I. Chareire, « Anthropologie théologique et orientations éthiques… », p. 64.
52 Au niveau épistémologique, la pensée chez Nancy se pose sur le « rapport à l’excédence en soi, à l’excédence absolue qui est celle de ce qu’on peut nommer l’être aussi bien que le monde ou le sens » (L’Adoration, p. 23, cf. aussi p. 39 sq.). Monde, comparution, être-avec ne sont que les marques d’une même notion, celle du partage infini du débordement du sens, que le philosophe identifie avec le domaine du sens, ou mieux à la praxis inépuisable de l’en-commun, « l’affaire même de la pensée » (La Comparution, p. 75, cf. aussi p. 80).
53 Ibidem, p. 130. Nancy l’exprime aussi bien de manière plus normative : « Se tenir dans ce rapport au sens sans compréhension, sans conclusion, sans représentation […] Il ne peut [avoir lieu] que dans le rapport qui s’ouvre à la fois entre nous […] ensemble et singulièrement […] un renvoi infini ou à l’infini […] la vérité du sens […] est le suspens par lequel le sens à la fois s’interrompt et se relance infiniment » (Ibidem, pp. 130, 77-78, je souligne). C’est encore « la praxis de l’en-commun, le sens en tant que la comparution » (La Comparution, p. 80, cf. aussi p. 75), voir aussi L’Adoration, p. 108, 123.
54 L’Adoration, p. 123. Telle expérience d’abandon au rapport de la comparution correspond chez Nancy à la ‘louange du sens infini’, ainsi que de la ‘ressemblance’ des singularités dans cet état inéliminable et commun d’exposition réciproque. Nancy, d’après Bataille, allègue la figure de l’affection et de la contagion, cf. Ibidem, pp. 122-123 ; La Comparution, p. 56 ; Préface de l’éd. it. de La Communauté désœuvrée, p. 11 et aussi l’éd. fr., pp. 87-89.
55 « L’être singulier paraît aux autres êtres singuliers, il leur est communiqué singulier. C’est un contact, c’est une contagion : un toucher, la transmission d’un tremblement au bord de l’être, la communication d’une passion qui nous fait semblables, ou de la passion d’être semblables, d’être en commun » (La Communauté désœuvrée, p. 152, l’auteur souligne). C’est de telle passion/excédence que le politique assume le désœuvrement ontologique. Une « dimension qu[e la politique] n’intègre pas, qui la déborde, la dimension d’une ontologie ou d’une éthologie de l’être-avec, articulée sur cette excédence absolue du sens et de la passion du sens dont le mot ‘sacré’ ne fut jamais que la désignation » (La Déclosion, p. 14). On remarquera encore la récupération et la participation aux mutations du fait religieux faite par Nancy au milieu de son ontologie de la politique. Sur les enjeux éthiques, voir aussi La Comparution, p. 83 [84], n. 1.
56 Nancy définit la périchorèse de façon assez classique, en se référant à la doctrine de l’homoousia (cf. La Déclosion, p. 219), de l’engendrement du Fils et de la procession de l’Esprit, (cf. L’Adoration, p. 75-76).
57 On ne peut ici développer cette question, qui touche le débat autour de l’être et du néant chez Nancy. On peut dire en revanche qu’il insiste sur la création ex nihilo, comme figure de la notion d’exposition des étants et des singularités. Voir La Déclosion, p. 230 et La Création du monde, p. 65.
58 Ce rapport fini est en soi un infini en acte, c’est la raison pour laquelle on ne peut pas ‘faire œuvre’ de la communauté en tant que telle. Toute poïesis est supprimée, ou mieux, transcrite dans une praxis de l’être-en-commun, comme un effet essentiel de l’être-au-monde. C’est la nouveauté de la communauté comme praxis de l’être-avec, voire l’activité de la pensée ou de la philosophie en tant qu’une « expérience de l’impossible, une expérience de l’intuitus originarius ou de la pénétration originaire par laquelle il y a un monde, des existences » (La Création du monde, p. 80). Ce serait plutôt une opération herméneutique si originelle que le philosophe l’explique par rapport à la création, en reprenant le lexique de l’« exinanition ». « La création n’est pas d’abord production, mais expression, exposition ou extranéation de ‘soi’. […] Ce rien-avec est la non-cause du monde, matériel, efficiente, formelle et finale […] Le monde est là, simplement (il est ou il transite son ‘là’, son espacement), et qu’il est la coexistence qu’il ne contient pas mais qui, au contraire, le ‘fait’« (Ibidem, p. 82 n. 1 et p. 100). Il s’agit d’une effectivité absolue et pratique du monde. Non causa sui sed agens semetipsum, comme dans une nouvelle création. « L’éclosion du monde – écrit le philosophe – doit être pensée dans sa radicalité : […] Un nouveau départ de la création : rien qui s’écarte et qui fait place ou qui donne lieu à quelque chose » (La Déclosion, p. 230, je souligne).
59 T. Tuppini, « Ontologia della comunità… », p. 8, je traduis de l’italien.
60 Une note de La Comparution est remarquable en ce sens. « Nous ne cessons pas d'avoir à faire à une absence de fondement et d’accomplissement (de substance, de sujet, de sens, de propriété, de principe, d’unité ou d’unicité, etc.). C’est au bord de quoi tous nos discours défaillent, mais c’est aussi, jusque dans cette difficulté qui pour l’instant nous coupe la parole, ce qui donne sa chance la plus propre à la pensée » (p. 94 [95], n. 1).
61 On trouverait une preuve contraire, par exemple dans le glissement de la notion nancéenne de ‘rapport’ à la théologie trinitaire autour du generatum non creatum (cf. L’Adoration, p. 75-76), comme une application d’un filtre herméneutique préconstitué et, au fond, sans argument.
62 J. Massó Castilla, « Il Cristianesimo come luogo nella filosofia di Jean-Luc Nancy », Kainós 22-01, 2012, sans indication de page, (http://kainos-portale.com/index.php/introduzione-e-saggi-pubblicati/201-il-cristianesimo-come-luogo-nella-filosofia-di-jean-luc-nancy, page consultée le 3 mai 2016), je traduis de l’italien.
63 Ibidem, p. 211.
64 Petite remarque biographique : Nancy a consacré ses premières études au christianisme, d’où il est issu, puis s’en est détaché. Par exemple, il s’est approché de la thématique religieuse dans son mémoire Figure et Vérité : Le problème de la représentation dans l'analyse hégélienne de la religion révélée (D.E.S., sous la direction de Paul Ricœur, 1963). Voir la notice biographique dans l’article de Y. Nishiyama, La Christologie de Jean-Luc Nancy, dans G. Berkman et D. Cohen-Levinas (dir.), Figures du dehors autour de Jean-Luc Nancy, Nantes, Defaut, 2012, pp. 477-487.
65 La Déclosion, p. 68.
66 Ibidem, pp. 207, 215.
67 F. Nietzsche, Die fröhliche Wissenschaft [_Le Gai Savoir_], Leipzig, Fritzsch, 1882-1887, § 125.
Pour citer cet article
Référence électronique
Fulvio Accardi, « Pensée de la communauté et déconstruction du christianisme chez Nancy. Une possible mutation anthropologique ? », Cahiers d’études du religieux. Recherches interdisciplinaires [En ligne], 16 | 2016, mis en ligne le 24 juin 2016, consulté le 16 mai 2026. URL : http://journals.openedition.org/cerri/1635 ; DOI : https://doi.org/10.4000/cerri.1635
Droits d’auteur
Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
