Bernard Lavallé, Francisco Pizarro, Conquistador de l'extrême, Paris, Biographie Payot, 2004, 351 pp. (original) (raw)
1Genre revenu en grâce par la vertu de notables représentants de l'histoire des Annales, la biographie historique reste cependant marquée du sceau de la suspicion, du moins pour l'historien professionnel, généralement soucieux de ne pas tomber dans les travers de la "petite histoire". Cette préoccupation sous-tend d'ailleurs, et fort légitimement, les premiers paragraphes de cet ouvrage consacré à une figure de la conquête de l'Amérique espagnole peu connue en France. Autant le conquérant du Mexique (Cortés) a pu faire l'objet d'ouvrages destinés à un grand public ou d'hagiographies de circonstance, autant Pizarro n'éveille que de lointains échos chez les lecteurs occidentaux.
2Est-ce parce que cet aventurier n'est lui-même que tardivement entré dans l'histoire, découvrant le Nouveau Monde et plus particulièrement le Pérou à presque cinquante ans? Si l'itinéraire de ce bâtard né en Extrémadure d'un père hidalgo et d'une mère servante constitue, de fait, le "fil rouge" de cet ouvrage, il s'insère cependant dans un contexte soigneusement évoqué, celui des lieux et de l'époque. Comme le montre bien B. Lavallé, sa vie se confond en effet avec tout un cycle tragique de la conquête du Nouveau Monde et participe d'une logique coloniale dans laquelle la Couronne d'Espagne joue constamment un rôle majeur, bien au-delà des épopées, des dérives ou des réussites individuelles, un interventionnisme qui se poursuivra selon des modalités diverses jusqu'à la période des guerres d'Indépendance.
3Les événements sont prétexte à une mise en perspective de la vie de ce soldat, depuis les années d'"apprentissage américain" (1502-1522), de Saint-Domingue à la Terre Ferme et Panama jusqu'à la première et infructueuse tentative péruvienne à partir de 1524. Des années d'or, de gloire et de sang suivent selon l'auteur le retour de l'aventurier en Amérique, fort cette fois des capitulaciones de Tolède (1529), sorte de blanc-seing pour les conquérants en puissance placés toutefois sous le regard vigilant du monarque espagnol. La rencontre d'Atahualpa, le traquenard de Cajarmarca et la fin de l'Inca préludent pour Pizarro à l'irruption de Pedro Alvarado, à la nomination d'Almagro comme adelantado, puis à l'apaisement des rivalités entre les conquérants alors que Lima, la "ville des rois", est officiellement fondée en janvier 1535, s'imposant dès lors comme nouvelle capitale du Pérou. La conquête est loin d'être achevée.
4Dans une ambiance d'extorsions et de violence, et malgré l'intronisation de Manco Inca par les Espagnols, le siège de Cuzco puis l'attaque de Lima en 1536, les dissensions au sein du groupe des Espagnols et l'exécution d'Almagro ouvrent la voie à un "règne sans partage du clan Pizarro" avant le contrecoup final, l'assassinat de Francisco Pizarro par les partisans de son associé Diego de Almagro. B. Lavallé décrit ainsi la manière dont la désignation d'un vice-roi et la constitution d'une audiencia inaugurent la reprise en main de cette partie de l'empire par la Couronne. Celle-ci avait pu contrôler voire éliminer les grandes familles issues de la conquête, encomenderos compris, mais son ambition réformatrice sur le plan social et politique ne se concrétisera que dans les années 1570 et le gouvernement du vice-roi Toledo.
5Loin de se complaire dans une vision apologétique de la colonisation, cet ouvrage en décrit ainsi les mécanismes essentiels, depuis l'émigration à partir de la Péninsule jusqu'à la quête de richesse et de pouvoir par les conquistadores, au rôle des clans familiaux reconstitués en Amérique et à la régulation de ce singulier processus par le monarque soucieux de ses prérogatives et de la bonne santé des caisses royales. Il devrait donc figurer en bonne place aussi bien dans les bibliothèques généralistes que dans celles des spécialistes de l'histoire de l'Amérique espagnole, et en particulier de l'histoire sociale du Nouveau Monde.