Littré - fort - définition, citations, étymologie (original) (raw)

« fort », définition dans le dictionnaire Littré

fort, orte

(for, for-t' ; le t ne se lie pas : un homme for et hardi ; au pluriel, l's ne se lie pas : des hommes for et hardis ; cependant quelques-uns lient cette s : des hommes for-z et hardis ; quand fort est employé pour le superlatif absolu, le t se lie : elle est for-t aimable ; il se lie aussi dans la locution fort et ferme : for-tè-fèr-m') adj.

Résumé

PROVERBES

Jeunesse est forte à passer, c'est-à-dire c'est un temps difficile à passer.

Vos fortes fièvres quartaines, se disait par forme d'imprécation.

REMARQUE

1. Plusieurs grammairiens ont réclamé contre la décision qui oblige à dire : Cette femme se fait fort de fournir la somme demandée ; ils se font fort de… Déjà, en 1668, Marguerite Buffet, Observ. p. 195, prétendait qu'il fallait dire : Elle se fait forte. La vérité est que la locution était parfaitement régulière quand fort était des deux genres ; l'ancienne langue disait uns hom fors, une femme fors. Aujourd'hui que fort fait au féminin forte, il ne reste plus là qu'un archaïsme qui mériterait sans doute d'être conservé s'il s'était transmis sans variation ; mais depuis longtemps, comme on peut voir à l'historique, l'analogie nouvelle de la langue l'a enfreint. Voilà pour le féminin ; quant au pluriel, dire : Ils se font fort et non forts, cela n'est fondé ni sur l'archaïsme ni sur la grammaire ; fort est ici adjectif et non adverbe.

2. Nodier et quelques autres ont signalé fort de… comme un néologisme blâmable. Mais on peut voir au n° 2, que ce n'est point un néologisme. À quoi on peut ajouter que, grammaticalement, il n'y a rien à blâmer dans cette tournure.

HISTORIQUE

XIe s. Et bels et forz et isnels et legers, Ch. de Rol. CI. Ce dist Rolanz : forz est nostre bataille, ib. CXXVIII. Siglent à fort et nagent et gouvernent, ib. CLXXXVI. [Ils] Vestent hauberz blancs et forz et legers, ib. CCLXXXII. Ceste dolor ne demenez tant fort, ib. CCVIII.

XIIe s. Car je ne sui si forz ne si hardiz Qu'envers amor [je] me peüsse contendre, Couci, v. Car tant est fort et cruels sa prisons, ib. XII. Vous irez à Cologne, la fort cité garnie, Sax. VII. Et [ils ont] les murs crevantés de fort arene bise, ib. XII. Li arcs des forz est surmuntez, e li fieble sunt esforcié, Rois, p. 6.

XIIIe s. Li hom fors veraiement sostient molt de choses terribles et de grans outrages por enprendre ce que convient et por laissier ce que est à laissier, Latini, Trés. p. 300. Jà soit ce que en chascune chose soient entremeslé tuit li quatre element, il convient que la force des uns i soit plus fors, selonc ce que plus i abonde, Latini, ib. p. 107. Trop estoit la vile fors, Villehardouin, CXXXV. Derrier le haterel [cou] [ils] lui ont si fort noué [la corde], Berte, X. Que nul esploit ne porra faire ; Que [car] li set buef ne puent traire, Que trop est fort la terre et dure, Ren. 15551. Chil [celui-là] est fors lerres [larron] qui vent coivre por or ou estaint por argent, Beaumanoir, XXXI, 10.

XIVe s. Et devez savoir que le demourant de chest [ce] chapistre est mal à entendre, fort à translater, et aussi comme inutile quant à ceste science, Oresme, Eth. VI, 10. Et semblablement celui qui est fort de corps ou celui qui est bien taillés à courir, Oresme, ib. 27. …Aristote entent tousjours par fors ceulx qui ont la vertu de fortitude, Oresme, ib. 79. Ceulx desquelz l'ire est forte à oster et dure longuement, Oresme, ib. 129. En toutes choses c'est fort de prendre le moien et de assener au moien, Oresme, ib. 54. Ceulx exemples t'ay dit de la mort, Mais je te vueill dire plus fort, C'est de la roe de fortune Qui fait son tour comme la lune, Le livre du bon Jehan, 77. Il estoit grans et fors, et s'estoit bien fourniz, Et desirans des armes de faire les deliz, Guesclin, 319. Bertran à son voloir venir ne pooit mie, Car souvent ot affaire contre forte partie, ib. 17118. Et je me fai bien fort, devant tous en oyant, Que nous tous qui ci sommes assemblez en estant, Irons avecque lui du tout à son commant, ib. 5357. S'est che moult fort à faire, par Dieu qui crea tout, Baud. de Seb. VI, 586. Les peres avoient fet leur fet et leur fort de lui delivrer, Bercheure, f° 46, verso. S'il advient que tu destournes un cerf des taillis et tu le poursuis jusques au fort, Modus, f° XII, verso.

XVe s. On nous avoit informés que, si vous aviez mille lances, vous seriez forts assez pour combattre les Anglois ; je me fais fort que vous en avez bien mille et plus, Froissart, II, II, 236. Et jurerent à estre bons Anglois, de ce jour en avant, tant que le roi d'Angleterre ou personne forte de par lui les voudroit ou pourroit tenir en paix devers les François, Froissart, I, I, 302. Oncques ne fut que le fort ne mangeast le foible, le riche, le pauvre, Gerson, Harengue au roi Charles VI, p. 16. De cy dormir suis bien d'acort ; Car nous avons fait le plus fort, le Livre des trois rois. Grand tourment a, puisque si fort se plaint, Je l'oy crier piteusement secours, Orléans, Bal. 27. Anuy, soussy, soing et merencolie, Se vous prenez desplaisir à ma vie, Et desirez tost avancer ma mort, Tourmentez moy de plus fort en plus fort, Orléans, Chanson, 74. Et que si, dirent elles, nous nous faisons fortes pour lui, Jeh. de Saintré, chap. 4. Par ma foy, il pert [il paraît] bien que vous n'estes gueres sage ; mais, au fort, faites vostre guise, car il ne m'en chault, Les 15 joies de mariage, p. 61. Et faisoit-on de plus fort en plus fort grands joyes, cheres, festes et esbateures, Juvénal Des Ursins, Charles VI, 1412. … Eulx aussi l'ayderoient, c'est à savoir chascune seigneurie de huit galées ; et se faisoient forts de ceulx de Rhodes, Boucic. I, chap. 29. Si leur dict que voirement tant avoyent mefait que plus ne pouvoient… mais que au fort [à la rigueur] tout leur seroit pardonné, ib. III, 8. Ce seroit aussi forte chose, Passer par le tro d'une aguille Un chamel, teste [texte] est d'evangile, Com d'un riche mondain seroit Qui en paradis entreroit, Deschamps, Poésies mss. f° 269. J'ai toujours ouï dire que contre forts et contre faux ne valent ne lettres ne sceaux, De la Marche, Mém. liv. II, p. 621, dans LACURNE. Il n'y a si fort que de commencer [le plus difficile est de commencer], Perceforest, t. IV, f° 137. Et qu'au fort s'il falloit qu'ils mourussent pour executer une telle entreprinse, qu'ils prendroient la mort en gré, Commines, II, 12. La compagnie dejeunoit au plus fort et faisoit le chaudeau, Louis XI, Nouv. LIII.

XVIe s. L'effet receu de tes premiers efforts, De tes hauts faits advenir nous faits forts, Marot, I, 236. [Un homme si bas] Vous pourroit-il saluer hautement ? Fort lui seroit, car petite clochette A beau branler, avant qu'un haut son jecte, Marot, II, 90. Tien-toy donc fort du seul Dieu triumphant…, Marot, III, 285. Le Dieu, le fort, l'Eternel parlera, Marot, IV, 292. Elles ont nez, et ne sauroient jouir D'odeur douce ne forte, Marot, IV, 325. Le Dieu de Jacob c'est un fort Pour nous encontre tout effort, Marot, IV, 292. Amour grava vostre beauté Au plus fort de ma loyauté, Du Bellay, J. III, 54, recto. Qui quiert le feu aux veines d'une pierre, Qui court au bois, forts des bestes sauvages, Du Bellay, J. IV, 40, recto. Madame a esté merveilleusement malade d'une forte colique. …elle se trouve fort foible encores, Marguerite de Navarre, Lett. 11. Si j'entendoys aussi bien comme l'on peult vaincre par rigueur et audace ung cœur obstiné que vous faictes la passion de M. de Saint-Pol, je me feroys forte que le roy seroit obey, Marguerite de Navarre, Lett. 104. Au plus fort de son mal, il ne fait que parler et s'esbattre, Marguerite de Navarre, ib. 84. Si vous m'aimez autant que vous dites, je suis sure que, pour avoir ma bonne grace, rien ne vous sera fort [difficile] à faire, Marguerite de Navarre, Nouv. XXIV. Ayant esté bien fort offensé par les Limosins, Montaigne, I, 1. Forte battaille, Montaigne, I, 19. Il n'est rien qui abastardisse si fort une nature bien née, Montaigne, I, 183. Au fort de l'eloquence de Cicero, plusieurs entroient en admiration, Montaigne, I, 189. Le pouls lui bat fort, Montaigne, I, 339. Dans le plus fort du doubte, Montaigne, II, 106. C'estoit l'homme du monde le plus fort [difficile] à tenir, car il ne se passoit jour qu'il ne fist quelque folie, Despériers, Contes, IV. Il trouvoit le vin assez fort sans eau, buvant sicut terra sine aqua, Despériers, ib. LXXXVII. Theseus se faisant fort, et promettant qu'il viendroit au dessus du Minotaure, Amyot, Thésée, 20. Le fer entra si avant dedans la terre, qui estoit forte et grasse, que nul ne le peut arracher, Amyot, ib. 32. Ceulx qui estoient plus faits et plus forts apportoient du bois : ceulx qui estoient plus petits et plus foibles, des herbes, Amyot, Lyc. 36. Themistocle leur nia fort et ferme, Amyot, Thémist. 37. Le louant comme un fort homme de bien, Amyot, Caton, 51. Les Macedoniens luy en sceurent fort mauvais gré, et l'en blasmerent fort, Amyot, Pyrrhus, 59. La barbe forte et espesse, le front large, le nez aquilin, Amyot, Anton. 5. Teligni jure et asseure savoir bien que c'estoit pour un fort de plaisir [petite guerre] qu'on vouloit attaquer dans la cour du Louvre, D'Aubigné, Hist. II, 16. Il avoit esté contraint de se retirer en son logis et y tenir fort cinq ou six heures, Carloix, I, 20.

ÉTYMOLOGIE

Bourguig. ; provenç. fort ; espagn. fuerte ; portug. et ital. forte ; du latin fortis.

SUPPLÉMENT AU DICTIONNAIRE

FORT. Ajoutez :

37Dans les raffineries de salpêtre, eaux fortes, celles qui n'ont plus qu'à passer une fois sur des terres neuves pour devenir eaux de cuite.

38De plus fort, plus fortement, avec plus de force. L'ordonnance du 20 juillet 1825, voulant assurer de plus fort l'exécution complète de la loi du 1er mai 1822, Gaz. des Trib. 4 janv. 1873, p. 10, 3e col.