Littré - grâce - définition, citations, étymologie (original) (raw)

« grâce », définition dans le dictionnaire Littré

(grâ-s') s. f.

REMARQUE

1. On a disputé entre les grammairiens du XVIIe siècle si, à côté de grâces à Dieu, on pouvait dire aussi grâce à Dieu. Vaugelas condamnait le singulier, parce qu'en ce sens grâces vient de la prière dite grâces. Mais l'usage a prévalu de dire indifféremment le pluriel et le singulier.

2. On a aussi discuté la question de savoir si l'on pouvait dire indifféremment gagner les bonnes grâces et gagner la bonne grâce de quelqu'un. L'usage s'est prononcé pour le pluriel.

3. Le Dieu grâce, la grâce Dieu, sont des archaïsmes représentant Dei gratia, gratia Dei, et très corrects alors que la langue avait deux cas, Dieus, du lat. Deus, Dieu, du lat. Dei ou Deo.

SYNONYME

GRÂCE, FAVEUR. Êtymologiquement, grâce est ce qui est agréable, qui vient à gré ; faveur est ce qui favorise. De là naît la nuance quand ces deux mots se touchent ; grâce emporte toujours avec soi quelque chose de son sens étymologique.

HISTORIQUE

XIIe s. Par la Deu grace qui en la crois fu mis, Ronc. p. 71. J'alasse à Dieu graces et merciz rendre De ce que…, Couci, XXIV. Quant est desordenez [il a perdu la prêtrise], s'il puet à Rome aler, S'il i puisse la grace l'apostolie [pape] encontrer, Qu'il lui duinse [donne] cungié sulement de chanter, Th. le mart. 30.

XIIIe s. Et par la grace de Dieu si advint que li quens [comte] Thiebaus de Champaigne et de Brie prist la crois, Villehardouin, II. Et avint qu'il fu esleus des barons d'Alemaigne à roi d'Alemaigne par la grasse del pape, Chr. de Rains, p. 114. Qui de fame vuet avoir grace, la Rose, 9749. Por ce voil [je veux] que tu la desprises [la fortune], Et que sa grace riens ne prises, ib. 6378. De nule riens qui touque [touche] à cas de justice temporel, le [la] justice laie n'est tenue à obeir au commandement de le [la] justice esperituel, selonc nostre coustume, se n'est par grace, Beaumanoir, XI, 11. Tout soit il ainsi que il n'ait pas en noz [nous] toutes les graces qui doivent estre en homme qui s'entremet de baillie…, Beaumanoir, I, 1. Tandis que le roy oÿ ses graces, Joinville, 256.

XIVe s. Les autres qui mettent felicité es biens de l'ame, si sont et ont esté peu de hommes vertueux et glorieux et de grace renommée, Oresme, Éth. XVIII. Car on doubtoit Bertran, sa grace et son renom, Que par trestout le monde couroit son grant renom, Guesclin. 16942. Jehan Fenin, qui estoit homs rioteux et felons et melleys [querelleur], ayans mauvaise grace en la dite ville et en tous les lieux où cogneuz estoit, Du Cange, gratia.

XVe s. [Que je puisse] encheoir en leur grace [des lecteurs], Froissart, Prol. L'an de grace mil trois cent quarante un, Froissart, I, I, 157. Les seigneurs d'Angleterre lui dirent [au roi d'Angleterre], sauve sa grace, que…, Froissart, I, I, 193. Le duc de Lancastre n'estoit mie bien en la grace du commun peuple, Froissart, II, II, 4. Il y avoit un chevalier capitaine de Nordvich qui s'appeloit messire Robert Salle ; point gentilhomme n'estoit, mais il avoit la grace, le fait et renommée d'estre sage et vaillant homme aux armes, Froissart, ib. II, II, 114. Icelluy Gerardin dist par esbatement : Il nous faut faire les graces des Lombars ; les quelles graces il entendoit jouer aux dez, Du Cange, gratia. Très haut, très puissant et très redouté seigneur, monseigneur le duc de Bourgogne, comme je Evrard de la Marche ay escrit par devers vostre grace, pour que icelle vostre grace…, Du Cange, ib. Les graces que j'ay receues de luy [de Louis XI], Commines, Prol. Suppliant au roy l'avoir tousjours en sa bonne grace, Commines, I, 1. Tous les chrestiens furent sur les champs, tous estans en estat de grace, comme il appartenoit, J. de Saintré, ch. 60.

XVIe s. La civilité, comme la grace et la beauté, est conciliatrice des…, Montaigne, I, 52. On le desbandoit pour luy lire sa grace, Montaigne, I, 91. La grace et bienseance des vestements despend de…, Montaigne, I, 119. J'y ferois pourtraire la joye et Flora et les Graces, Montaigne, I, 184. Callisthenes perdit la bonne grace d'Alexandre pour…, Montaigne, I, 185. Avecques la grace de Dieu je l'ay passée doulce et aysée [ma vie], Montaigne, I, 219. Une telle largesse faict vergongne à qui la receoit, et se receoit sans grace, Montaigne, IV, 9. Cela ayda jadis à mettre la poesie en la male grace des sages, Montaigne, IV, 341. Or sommes nous, la grace à Dieu, par beaucoup de perils et flots estrangers, rendus au port, à seureté, Du Bellay, J. I, 40, recto. Il ne demoura aux nopces que jusques aux graces quand l'on offre du vin aux dieux, Amyot, Péric. 12. Il alloit gaignant la bonne grace des soudards par…, Amyot, Fab. 13.

ÉTYMOLOGIE

Bourguign. graice ; provenç et espagn. gracia ; portug. graça ; ital. grazia ; du lat. gratia, de gratus, agréable (voy. GRÉ).