Benoit Vaillot, L’invention d’une frontière. Entre France et Allemagne. 1871-1914 (original) (raw)

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Texte intégral

1Le traité de Francfort signé le 5 mai 1871 entre l’Empire allemand et la France oblige cette dernière, en qualité de vaincue, à payer des lourdes indemnités et à céder l’Alsace – à l’exception de ce qui deviendra le Territoire de Belfort – et une partie de la Lorraine. Ce traité offre par ailleurs la possibilité aux populations de ces territoires annexés d’opter, si elles le souhaitent, pour la nationalité française. Ce sont plus de 130 000 individus qui s’exilent1. La ligne qui sépare la France et l’Allemagne est alors redéfinie. C’est cette nouvelle frontière, aussi bien géographique que politique et culturelle, qu’étudie Benoit Vaillot, historien et chercheur à l’Université du Luxembourg dans L’invention d’une frontière. Entre France et Allemagne. 1871-1914, ouvrage issu de sa thèse de doctorat soutenue en octobre 20212.

2À l’occasion des cent-cinquante ans de la guerre franco-allemande, de nombreux travaux de recherche ont été publiés3. C’est dans ce contexte marqué par un renouvellement de l’intérêt pour ce conflit que se situent les travaux de Benoit Vaillot. En effet, la frontière franco-allemande a surtout été considérée comme une simple conséquence du conflit. Malgré son importance dans les relations franco-allemandes, elle n’a été que peu étudiée en profondeur et dans sa globalité. Des articles lui ont certes été consacrés et une thèse allemande a été récemment publiée, mais cette dernière se concentre sur une portion de la frontière, entre la Haute Alsace et le Territoire de Belfort, en abordant surtout la question du contrôle policier4. Benoit Vaillot s’inscrit dans le cadre des border studies qui invitent les sciences humaines et sociales à s’emparer, à une multitude d’échelles, de la notion de frontière comme objet. L’auteur se propose ainsi de combler une lacune historiographique, dans une démarche d’histoire sociale, culturelle et politique, en se penchant sur les acteurs locaux de la frontière, hommes, femmes, enfants et « non-humains ».

3Dans cet ouvrage, Benoit Vaillot étudie une frontière qui n’existe plus, même s’il en subsiste des traces juridiques, culturelles ou environnementales. Née dans la guerre, elle disparaît de fait avec le début de la Première Guerre mondiale et l’entrée des troupes françaises en territoire allemand. Et c’est le traité de Versailles (1919) qui inscrit dans le droit l’abolition de cette frontière. L’objectif de l’auteur est ici de faire une histoire par le bas, au plus près des acteurs, des gens ordinaires, par opposition à l’approche diplomatique, à travers les États et les institutions, afin d’observer et d’interroger le sentiment national au quotidien. Pour ce faire, une grande variété d’archives, françaises et allemandes, ont été mobilisées : des archives des gouvernements aux récits littéraires et souvenirs de voyageurs en passant par des revues sur les forêts, la chasse et la pêche.

4L’ouvrage se découpe en deux grandes parties. La première, chronologique, retrace l’apparition de la frontière. Si elle est née avec le traité de Francfort, elle est imaginée dès la bataille de Sedan quand l’état-major prussien publie une carte avec ses nouvelles prétentions territoriales. Malgré les protestations des députés locaux, l’Alsace et une partie de la Lorraine deviennent terre d’Empire. Les discussions et les négociations quant au tracé précis de la délimitation s’achèvent en 1877. La frontière est d’abord relativement ouverte. Cependant, une série d’incidents survenus en 1887, à l’instar de l’affaire Schnæbelé dans laquelle un commissaire de police français est piégé et accusé d’espionnage en avril, ou l’affaire de Vexaincourt en septembre, dans laquelle un groupe de chasseurs français ont été surpris par des coups de feu tirés de l’autre côté de la frontière, sont à l’origine de sa fermeture progressive et du renforcement des contrôles. Les progrès techniques de la fin du siècle, en matière automobile et aéronautique, amènent de nouveaux modes de contrôle et obligent à penser pour la première fois la souveraineté aérienne.

5Dans la seconde partie, Benoit Vaillot s’intéresse aux expériences de franchissement de la frontière, qu’elles soient légales ou non. Il met en avant des incidents autour de la frontière afin de montrer le quotidien ainsi que les problèmes et les enjeux qu’elle soulève5. Il observe les hommes et les animaux, notamment le bétail et les pigeons voyageurs. Les contrôles à la frontière ont lieu pour surveiller et limiter le travail d’espionnage ainsi que pour des raisons sanitaires et douanières. Par ailleurs, la surveillance du franchissement permet de mesurer l’attachement national des populations des territoires annexés, notamment à l’occasion du 14 juillet, instauré comme fête nationale française en 1880. Lorsqu’il aborde la question de la nationalité, Benoit Vaillot questionne le modèle du soldat-citoyen. En effet, en Allemagne, le service militaire est obligatoire et nombreux sont les jeunes hommes d’Alsace et de Moselle qui franchissent la frontière pour y échapper et s’engager dans la Légion étrangère en France. Enfin, la question environnementale occupe également une place importante dans la réflexion de l’auteur. Ce dernier montre notamment comment la souveraineté s’applique sur les animaux sauvages et comment de part et d’autre de la frontière, le paysage, la faune comme la flore sont durablement modifiés. La conception des États en matière de politique d’aménagement des forêts ainsi que ses méthodes est en effet différente. La diversité des essences végétales l’est donc également. Benoit Vaillot parle même de « différenciation spatiale » grâce à l’introduction de nouvelles plantes.

6Si l’auteur affirme à plusieurs reprises s’intéresser à l’ensemble des catégories sociales, il se concentre surtout sur les hommes et les animaux et il manque à ses développements la dimension genrée et générationnelle annoncée. Cette remarque ne remet néanmoins pas en question la qualité du travail de Benoit Vaillot qui donne à voir la construction des identités collectives et permet d’envisager la frontière franco-allemande comme « un laboratoire de souveraineté ». En effet, la souveraineté des États s’est renouvelée et a été déployée de façon nouvelle notamment pour faire face aux évolutions technologiques. Des dispositifs de contrôle y ont été mis en place et testés avant d’être déployés aux autres frontières. Benoit Vaillot met en lumière les processus frontaliers et montre bien que la frontière est un objet mouvant et traversé par des enjeux politiques, mais aussi culturels et sensibles.

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Notes

1 . Benoit Vaillot, « L’exil des Alsaciens-Lorrains. Option et famille dans les années 1870 », in Revue d’histoire du xix e siècle, [En ligne], 61, 2020, mis en ligne le 1er janvier 2024, consulté le 31 janvier 2024. URL : http://journals.openedition.org/rh19/7115.

2 . Benoit Vaillot, Aux portes de la nation. Une histoire par le bas de la frontière franco-allemande (1871-1914), Thèse de doctorat, Université de Strasbourg, European University Institute, sous la direction de Pieter Judson et Catherine Maurer, 2021.

3 . Je pense notamment à Pierre Allorant, Walter Badier, Jean Garrigues (dir.), 1870, entre mémoires régionales et oubli national. Se souvenir de la guerre franco-prussienne, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2019 ; Nicolas Bourguinat, Gilles Vogt_, La Guerre franco-allemande de 1870. Une histoire globale_, Paris, Flammarion, 2020 ; Mareike König et Odile Roynette (dir.), Relire les expériences de guerre franco-allemande (1870-1871), Revue d’histoire du xix e siècle, 60, 2020/1 ; Yves Moritz, Dictionnaire de la guerre de 1870, Paris, Éditions SPM, 2020.

4 . Sarah Frenking, Zwischenfälle im Reichsland. Überschreiten, Polizieren, Nationalisieren der deutsch-französischen Grenze, Francfort-sur-le-Main, Campus Verlag, 2022.

5 . L’ensemble des incidents entre 1871 et 1914 ont été recensés par l’auteur dans une base de données consultable à l’adresse suivante : http://www.border1871.eu/database.

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Pour citer cet article

Référence papier

Nina Viry, « Benoit Vaillot, L’invention d’une frontière. Entre France et Allemagne. 1871-1914 », Revue d'histoire du XIXe siècle, 68 | 2024, 249-251.

Référence électronique

Nina Viry, « Benoit Vaillot, L’invention d’une frontière. Entre France et Allemagne. 1871-1914 », Revue d'histoire du XIXe siècle [En ligne], 68 | 2024, mis en ligne le 01 juillet 2024, consulté le 08 mai 2026. URL : http://journals.openedition.org/rh19/9728 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12193

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